ACTE PREMIER
LUCIENNE
Le bonheur auquel peut prétendre toute femme, je n'ai pas le droit d'y rêver. {Sanglotant.) Mais, vraiment, Jean, vraiment, ne sentez-vous pas que c'est malheureux, bien malheureux, qu'il y ait des êtres voués avant leur naissance à toutes les tristesses, à toutes les chutes ?... N'est-ce pas injuste, cela, n'est-ce pas souverainement injuste?
JEAN
Oui, c'est injuste; injuste et malheureux que nous soyons enfeimés dans les fautes et dans les vices de nos ancêtres.
C'est comme un péché originel.
JEAN
Oui. Nous sommes châtiés...
LUCIENNE
Pour des fautes que nous n'avons pas commises... Que je comprends vos chagrins!
JEAN
Et moi, que je comprends les vôtres I... Nous sommes / semblables à deux exilés tjui se retrouveraient...
LUCIENNE
Ils seraient heureux do parler de leur patrie, du mal commun.
JEAN, laissant aller sa tête sur l'épaule de Lucienne.
Ils pleureraient dans les bras l'un de l'autre.
LUCIENNE, lui caressant les cheveux.
Oui, comme nous faisons là... Et pendant un instant, leurs souffrances seraient douces et bénies...
JEAN, silence. Tous les deux s'exaltent peu à peu pendant ce qui nuit.
Lucienne I... Ces chaînes... Ces chaînes que les ludrts font peser sur nous... Si nous essayions de les briser?
LUCIENNE, mouvement de joie, puis:
... Impossible... Nous sommes des prisonniers auxquels l'espérance est défendue...
JEAN
11 n'est pas de prison dont on ne puisse s'évader... {Use lève.) Si vous le voulez... à nous deux, nous tenterons l'évasion.
LUCIENNE
C'est impossible!...
JEAN
Non!... Seul, l'idée ne m'en serait peut-être pas venue, et certes, la force m'eût manqué pour la réaliser... Mais avec votre aide... Mais, unis tous deux dans la vie... Car je vous aime, Lucienne, et depuis longtemps...
LUCIENNE
Je le sais maintenant... Il avait vos traits, ce mari idéal que, dans mon rêve, j'enveloppais de tendresses.
JEAN
A leur science désespérante, nous opposerons les énergies de nos jeunesses et la puissance de notre amour!
LUCIENNE
Je le voudrais... mais j'ai peur!... Si nous nous trompions, Jean, et si j'allais, moi, ne pas pouvoir m'évader !...
JEAN
Je vous aimerai tant...
LUCIENNE
J'ai peur de l'influence de la morte...
JEAN
Vous l'oublierez... Je vous forcerai à l'oublier... D'abord vous me sauverez, moi... Et déjà, je me sens plus fort.
LUCIENNE
Ah! Jean!... Si c'était possible!... Quel boniieur! Si c'était possible!