‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 149 sur 311 · scène · texte numérisé non relu

scène

Eh bien, tu m'agaces, à la fin, avec ta science?,.. D'abord, ce n'est pas la science... C'est ta science à toi, c'est ton interprétation.

Tout le monde ne la méprise pas.

BERTRY.

Oui, je sais, tu es célèbre. Cela ne veut pas dire que tu sois infaillible. Alors, les hommes ne sont que des brutes inconscientes, sans individualité, sans volonté.

LE DOCTEUR

Tu ne comprends rien à ces choses-là!...

BERTRY.

Enfin, réfléchis, je vous prends comme exemple. Toi et moi, nous sommes fils du même père et de la même mère, nous devrions nous ressembler, et pourtant...

LE DOCTEUR

Il y a l'hérédité croisée... H y a l'atavisme, une h. redite lointaine...

BERTRY.

Pourquoi ce qui a été vrai pour l'un de nous ne seraitil pas vrai pour eux?

LE DOCTEUR

Ça aurait pu l'être. Mais il suffit de les observer une heure seulement, l'un et l'autre, pour voir qu'ils sont bien les continuateurs de leurs parents.

BERTRY.

Comme tu devrais être prudent lorsqu'avec l'autorité de ton grand nom, tu rends des arrêts que tu dis sans appel et qui ne seront pas sans conséquences ! Je suisconvaincu\ que si ces deux enfants doivent être malheureux, ils \

seront non pas des victimes de l'hérédité, mais celles du docteur Bortry.

LE DOCTEUR

C'est ton opinion...

BERTRY.

Mais il y a des exceptions.

LE DOCTEUR

Si peu... Lucas, Morel, Galton et moi, nous avons observé des milliers de cas où les lois de l'hérédité se sont affirmées...

BERTRY.

Et combien de cas avez-vous ignorés où elles ont été démenties? Vous savez le nombre des condamnés pour vol dont les pères avaient été condamnés, mais vous ne savez pas combien il y a eu de criminels dont les fils ont été d'honnêtes gens. Et quand même vos lois, vos fameuses lois, n'auraient été mises en défaut qu'une seule fois, quand même il n'y aurait eu, depuis que vous observez, qu'un seul Iiomme vicieux dont le fils n'ait pas été un vicieux, qu'un seul fou dont le fils ait été sain d'esprit, je dis que celui-là seul, que ce cas unique, aurait dû vous empêcher de publier, avec cette autorité contestable, vos lois sinistres et hasardées, vos lois de désespérance, qui, peut-être, ont fait plus de vicieux et de fous que l'hérédité elle-même.

LE DUCTEUR

Qu'importent les victimes? Ces lois, nous les croyons vraies, nous devions les formuler...

BERTRY.

Vous abusez de votre pouvoir... en despotes...

Despotes qui n'ont pas peur d'être détrônés...

BERTRY.

Tu as raison. Votre règne n'est pas près de la fin. Vous

êtes les bons dieux d'un peuple athée qiii n'a plus d'autre idéal que le parfait fonctionnement de son tube digestif... Vous êtes la dernière ressource de la crédulité dans celte époque de prétendu scepticisme.

LE DOCTEUR

Continue, mon ami; je t'attends quand tu seras malade. Tu y viendras comme tout le monde, tirer la langue à un bon docteur, et tu seras très petit garçon, comme les autres.

BERTRY.

Cane prouverait rien! Autrefois, les malades priaient Dieu de les guérir; maintenant qu'ils ne croient plus à Dieu, ils croient à la science, plus que vous n'y croyez vous-mêmes, et c'est vous qui avez hérité de la puissance des prêtres.

LE DOCTEUR

A-t-on perdu au change ?

BERTRY.

Je le crois. .élis donnaient...

LE DOCTEUR

Oh! Oh!... ils donnaient!...

Ils « vendaient », si vous voulez, l'espérance dans une vie future, moins triste que celle-ci .. Vous, vous êtes les ministres de cette déesse de déception qui s'appelle la science !... La médecine...

LE DOCTEUR

Ne dis pas de mal de la médecine... Elle a des martyrs...

BERTRY.

Pas autant que de victiaies!

LE DOCTEUR

Elle a des héros...

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