ACTE DEUXIEME
LE DOCTEUR
Tu ne vois rien, toi. Hier, à dîner, Lucienne a raconté que le jeune propriétaire du château voisin était venu lui rendre visite alors qu'elle était seule : le visage de Jean s'est assombri tout à coup...
BERTRY, sans conviction.
C'est une idée que tu te fais...
Reprise de la promenade.
LE DOCTEUR
Quant à Lucienne, elle s'ennuie.
BERTRY.
Oh!
Oui. Elle a d'abord joué à la châtelaine champêtre, visitant les cultures, s'occupant du potager... Elle promettait des réparations à tous les fermiers, et Jean a même dû calmer sa générosité. Alors, elle s'est subitement désintéressée de tout... Elle s'ennuie.
BERTRY,
Elle s'ennuie, dis-tu ?... Eh bien, le malheur, le malheur que nous devons redouter plus que tout, tu m'entends bien, c'est qu'elle n'attribue son ennui, non pas à son désœuvrement, mais bien à sa destinée, et qu'alors, se croyant condamnée par avance, elle ne se défende pas, elle ne réagisse pas comme toute autre honnête femme le ferait à sa place. Et si jamais elle était vaincue, ce sont tes idées maudites qui en seraient la cause et non pas son hérédité !
LE DOCTEUR, indifférent.
Oh! je voudrais avoir tort; malheureusement tu verras que les événements me donneront raison... Moi, je ne le verrai pas !
BERTRT.
Comment cela?
LE DOCTEUR
Je n'ai plus longtemps à vivre.
BERTRY.
Allons!... Je croyais que tu allais mieux...
LE DOCTEUR
Le mal revient et progresse toutes les nuits.
Qu'est-ce que tu éprouves ?
LE DOCTEUR
Tout à coup, sans aucun prodrome, je ressens une douleur atroce au cœur, une angoisse folle... La sensation de la mort immédiatement prochaine. Ces symptômes me feraient croire à une maladie classée, connue, mais d'autres me déroutent complètement. La crise finie, je tombe dans une dépression physique et morale extraordinaire, puis, lorsque la circulation s'est rétablie, je redeviens le même qu'avant l'alerte, avec toute ma volonté, toute mon intelligence...
BERTRY.
Qu'est-ce que tu fais?
LE DOCTEUR
J'ai naturellement tout essayé... Si j'osais, je consul» terais Richon.
BERTRY.
Pourquoi pas?
LE DOCTEUR
Il croirait que je me moque de lui. Et puis ne parlons pas de cela; rien ne m'irrite comme d'y penser. Un médecin ne doit pas être malade. Les clients sont si égoïstes et si bêtes qu'ils n'ont plus confiance en nous lorsqu'ils ne nous croient plus en bonne santé. Ils ont envie de nous crier: « Guéris-toi toi-même, guérisseur! »