‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 229 sur 311 · SCÈNE VI Les Mêmes, GABRIEL ARDEUIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VI Les Mêmes, GABRIEL ARDEUIL

ARDEUIL, à madame Vagret.

Veuillez m'excuser, madame, si j'arrive aussi tard. J'ai été retenu jusqu'à présent.

madame vagret.

Je vous excuse d'autant plus, monsieur, que vous avez eu aujourd'hui, m'a-t-on dit, un succès à rendre jaloux tous les avocats du ressort.

Ardeuil est laissé à l'écart.

LA BOUzuLE, touchant l'épaule d' Ardeuil.

Jeune homme... Asseyez-vous donc à côté de moi... Je vous en prie... Vous savez qu'il ne vous faudrait pas x^^ beaucoup d'audiences comme celle-ci pour vous faire / révoquer?

ARDEUIL.

On me révoquerait parce que...

LA BOUZULE. ^

Dame... il ne fait pas bon se sin;:;ulariser.

ARDEUIL.

Me singulariser!... Mais... vous-même... Malgré 1(> secret des délibérations, je sais qu'au tribunal, vous représcnlcz l'indépendance et la bonté.

LA BOUZULE.

Oui, depuis quelque temps, je me donne ce luxe-là.

ARDEUIL.

Depuis quelque temps ?

LA BOUZULE.

' Oui, mon jeune ami. Parce que depuis peu je suis guéri //de la maladie qui change tant d'iionnf tes gens en mauvais juges. Cette maladie, c'est la fièvre de l'avancement. Regardez ceux qui sont là. S'ils n'étaient infectés par ce microbe, ils seraient des hommes justes et doux, au lieu d'être des magistrats serviles et cruels.

ARDEUIL.

Vous exagérez, monsieur. La magistrature française n'est pas...

LA BOUZULE.

Elle n'est pas vénale, voilà la vérité. Parmi nos quatre mille magistrats, on n'en trouverait peut-être pas un, — vous entendez, pas un ! — même parmi les plus humbles et les plus pauvres, — surtout parmi les plus humbles et les plus pauvres, — qui acceptât de l'ar.ent pour modifier son jugement. Ça, c'est la gloire eflë^monopole de la magistrature de notre pays. Saluons. Mais un grand nombre d'entre eux sont prêts à des complaisances et-à des capitulations s'il s'agit d'être agréable soit à réiecteur \ influent, soit au député, soit au ministre qui distribue des

/places et des faveurs. Le sulTrage universel est le dieu et ,V le tyran des magistrats. Vous avez donc raison et je n'ai

"-pas tort.

ARDEUIL.

Nul ne peut nous ravir notre indépendance.

LA BOUZULE.

C'est vrai. Mais, comme disait M. de Tocqueville, nous faisons nous-mêmes le sacrifice.

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