ACTE PREMIER
dire deux ou trois passants, je me donnai ma parole d'honneur d'accoster le premier qui tournerait le coin de la rue. Je vois encore son parapluie qui brillait sous l'averse à la lueur du bec de gaz. Je lui dis mon angoisse, avec des mots... des mots... Enfin des mots à ne pas résister. 11 m'a donné quatre sous.
Vas-tu le lui reprocher?
VALENTIN SALVIAT.
Attends. Quatre sous. Qu'est-ce que tu voulais que j'en fasse ? Je n'avais pas de quoi me payer une chambre. Je suis entré chez le marchand de vins. Puis j'ai recommencé. Peu à peu, la honte disparait, on s'aperçoit que mendier n'est pas plus fatigant que de travailler ; on est son maître ; on a même, dans une certaine mesure le plaisir du jeu... mais oui : l'incertitude de ce qu'on va recevoir. Impossible de se faire d'avance une idée là-dessus. Dans les premiers temps je croyais que les plus huppés donneraient davantage. C'est une erreur de débutant. Alors, tu comprends, on s'habitue. On n'a aucune reconnaissance à ceux qui donnent, parce qu'on les a sollicités, attendus, cherchés. On considère l'aumône comme le salaire de sa patience ou de son ingéniosité, et tout doucement on devient mendigot, c'est-à-dire ivrogne et paresseux.
PAULINE
On ne peut pourtant pas conseiller aux gens de garder leurs mains dans leurs poches lorsqu'un misérable les supplie.
VALENTIN SALVIAT.
Ben non. D'ailleurs, les mcndigots, tu sais, ce sont des pauvres bougres tout de môme. L'erreur, c'est qu'on croit avoir fait la ciiarité lorsqu'on a fait l'aumône. La vraie charité, la vraie, je l'ai rencontrée une fois, et elle m'a sauvé la vie — pout-élre plus — [liiaiil.) M'en a-t-il diU
m'en a-t-il dit! ce client-là! Ah! je te jure qu'il n'avait pas la langue dans sa poche.
il rit.
Qu'est-ce qu'il t'a dit?
VALEIÎTIN SALVIAT.
Il m'a appelé de tous les noms : fainéant, va-nu-pieds, voleur de pauvre, vaurien, apache, j'en passe et des meilleurs... Il en avait, des épithètes à sa disposition, le gaillard ! Après, il m'a fait parler. Peu à peu je me suis laissé aller à conter mon histoire. Quand on est pauvre c'est souvent de cela qu'on est le plus pauvre : une oreille amicale et compatissante. Souvent, ce qui vous manque le plus, alors qu'on manque de tout, c'est quelqu'un qui vous écoute avec intérêt. Celui-là m'a casé dans un garni. Le lendemain il m'a apporté une ancienne belle redingote à lui. C'était déjà beaucoup. Il y a des choses qu'on accepte de faire lorsqu'on est en guenilles et qu'on ne fait plus avec des vêtements décents. La dignité vient beaucoup du costume. Mon nouvel ami était piston dans un bal public. Il m'a fait accepter dans son orchestre. Alors, je gagnais ma vie honnêtement, et je me regardais avec orgueil dans les glaces des devantures. Celui-là m'a sauvé de tout et de pire... Grâce à lui, j'étais relevé. Tu comprends la différence. L'aumône du passant entretient la misère et la mendicité, elle la prolonge, la fait durer l'encourage, la rend un mal accepté et chronique. La vraie charité, c'est celle qui met les gens en état de se passer d'elle. Il n'y en a pas d'autre. [Un temps.) Mais vois-tu, Pauline, entre ceux qui possèdent et ceux qui méritent d'être secourus il y a un mur énorme et que nul ne peut renverser.
PAULINE
On peut le renverser.
VALENTIN SALVIAT.
Je ne crois pas.