ACTE DEUXIEME
traire. Et puis, même en envisageant les choses à ce point de vue, qui te dit que l'enfant qui va naître et que tu veux dans une certaine mesure sacrifier, n'aurait pas été plus que moi un fort... Et même, qui te dit que l'existence de Marguerite n'est pas plus précieuse que la mienne?
\fADAME LOGERAIS.
Ça, c'est trop bête... J'ai toujours été étonnée de voir comment on arrive à dire des sottises à force de lire et d'étudier. Réfléchis! Tu te mets dans l'embarras le plus grand. Nous te tirons de là sans scandale, en douceur. Encore une fois, Marguerite est satisfaite et ne réclame rien. Et to-i qui devrais nous sauter au cou pour nous remercier, tu nous fais cette figure-là?
LOGERAIS
Tu oublies trop mon garçon que nous serions en droit de t'adresser les reproches les plus vifs. Tu t'es conduit comme un polisson... Gomment, c'est chez nous, c'est près de ta mère et de moi que tu prends une maîtresse !... [Regard et sourire furtif de madame Logerais. — Logerais ne s'aperçoit de rien,) Et ensuite tu prétends nous donner la leçon... [Entre Chariot.) Qu'est-ce que vous voulez?
CHARLOT
Ce sont mes papiers que j'apportais à M. André.
ANDRÉ, allant à Ivi.
Oui, je sais... [A Chariot.) Votre livret militaire...
CHARLOT
Et voilà mon acte de naissance.
ANDRÉ
Votre acte de naissance, bon...
CHARLOT, le lui montrant.
Vous voyez ce que je vous disais...
ANDRÉ
Oui : Fils de... et de père inconnu...
Merci, monsieur André.
Il sort en traversant la scène.
ANDRÉ, après ravoir suivi des yeux, à lux-même. ... Père inconnu...
Est-ce que nous ne savons pas mieux que toi ce qu'il faut faire. Est-ce que nous n'avons pos plus d'expérience que toi?
ANDRÉ
Je veux voir Marguerite.
LOGERAIS
Je m'y oppose absolument.
ANDRK,
Je veux voir Marguerite.
LOGERAIS
Je te défends de la voir.
MADAME LOGERAIS
Puisque vous devez vous séparer, pourquoi encore vous faire du chagrin?
LOGERAIS
Je te défends de la voir.
ANDRÉ
Tu as déjà eu de formidables influences sur ma vie. Tu as empêché le mariage qui m'aurait peut-être donné le bonheur. Tu avais réussi à me faire accepter l'idée d'une autre union qui t'aurait peut-être causé des remords. C'est assez. C'est de moi qu'il est question, de ma dignité, de mon honnêteté. Je ne te dis pas que je n'accepterai pas ta solution, mais je veux me rendre compte par moimême du mal que j'ai causé et dans quelles proportions vous l'avez réparé.
Qu'est-ce que tu comptes faire? Enfin... Tu parlais tout à l'heure d'épouser. Ce n'était pas sérieux, n'est-ce pas? Tu n'y penses pas?
ANDRÉ
J'y pense, au contraire.
MADAME LOGERAIS
Es-tu bien certain que tu lui donnerais le bonheur? Comment a-t-elle été élevée? Dans la misère. Je ne lui en fais pas un reproche, mais cela ne l'a pas préparée à être la femme d'un homme comme toi.
LOGERAIS
Je vous suppose mariés. Quand vous aurez fini de vous embrasser, que vous direz-vous? Quel sera le sujet de vos conversations? Combien de fois te froissera-t-elle en un seul jour par son ignorance et l'étroitesse de son jugement? Passée la lune de miel, quels reproches ne lui feras-tu pas lorsque tu verras tes camarades arrivés aux situations qu'elle t'aura empêché d'atteindre?
MADAME LOGERAIS
Tous les deux vous regretteriez un jour le roman de vos vingt ans.
ANDRÉ
Je n'ai pas à me laisser influencer par l'examen de résultats à peine probables. Le devoir actuel est le seul impérieux. Si mon devoir est d'épouser, j'épouserai.
LOGERAIS
Tu épouseras?... si je veux!... Et je ne veux pasl
Tu abuses de ton autorité. i
LOGERAIS
, J'use de celle que m'a confiée la Loi.
ANDRÉ
La Loi me reconnaît le droit d'être père puisque je puis
donner mon nom à rcnfant, mais elle ne me reconnaît pas Cflui (letre mari. C'i-st imb cile !
LOGi RAIS.
Ce n'est pas moi qui l'ai faite, la Loi.
Si c'était toi, elle ne serait pas plus 'lurc.
Qui sait!
ANDRÉ
Mais enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que je l'abandonne après lui avoir jeté une aumône...
MADAME LOGERAIS
Une aumône de raille francs!...
Mille francs! Si ses parents la chassent, si elle ne trouve pas d'ouvrage, coinbieu lui en restera-t-il dans six mois? Je mets les choses au pire... Suppose qu'alors, dénuée de ressources, dans un délire, dans un accès de désespoir, elle fasse ce que font tant de malheureuses séduites et abandonnées... suppose qu'elle tue son enfant 1
Oh! oh!
ANDRÉ
Est-ce que cela n'arrive jamais? Eh bien, si cela arrivait à Marguerite, est-ce que tu ne sens pas que ce crimelà, c'est un peu toi et moi qui l'aurions commis?
LOGERAIS
Comme elle ne le tuera pas...
ANDRÉ, prenant le papier de Chariot.
S'il vit et qu'il devienne comme ce malheureux?... Décidément, non, non, noni Je ne veux pas faire peser sur ma vie la possibilité d'un tel remords. Tout à l'heure