ACTE TROISIEME
père de famille, avant de donner sa fille à un homme, prit autant de précautions qu'une administration qui accepte un employé.
LE BEAU-PÈRE
Vous avez raison, il faudrait qu'une loi...
Eh non, monsieur! Ne faites pas une loi nouvelle, nous en avons déjà trop. Il n'en est pas besoin. Il suffirait qu'on sût un peu mieux ce qu'est la syphilis. La coutume s'établirait bien vite pour un fiancé de joindre à toutes les paperasses qu'on lui demande un certificat de médecin, une patente nette attestant qu'il n'a pas à subir de quarantaine et qu'on peut l'accueillir dans une famille sans avoir à redouter d'accueillir la peste avec lui. Ce serait bien simple. Une fois l'habitude prise, le fiancé, de même qu'il va chez le prêtre chercher un billet de confession avant d'aller à l'église, passerait chez le médecin prendre un bulletin de santé avant d'entrer à la mairie. Et vous empêcheriez beaucoup de malheurs... Aujourd'hui, avant de conclure un mariage, on réunit les deux notaires des familles. 11 serait au moins aussi utile de réunir leurs médecins. Vous voyez, monsieur, que votre enquête sur votre gendre a été incomplète. Votre fille pourrait vous demander pourquoi, vous, père, qui devez savoir ces choses, vous n'avez pas eu souci de sa santé autant que de sa fortune. Je vous dis qu'il faut pardonner.
LE BEAU-PÈRE
Jamais.
LE DOCTEUR
Allons, monsieur... puisqu'il faut employer le dernier argument, je l'emploierai. Pour être aussi sévère et aussi impitoyable êtes-vous donc vous-même sans péché?
LE BEAU-PÈRE
Je n'ai pas eu de maladie honteuse, moi!
LK DOCTEUR
Ce n'est pas cela que je vous demande. Je vous demande si vous ne vous êtes jamais exposé à en avoir une. Vous vous y êtes exposé!... Alors ce n'est pas de la vertu que vous avez eue, monsieur... c'est de la chance. Et c'est une des choses qui m'irritent !<■ plus, ce terme de « maladie honteuse » que vous venez d'employer. Comme toutes les autres maladies, celle-là est une de nos misères et il n'y a jamais de honte à être maliicureux — même si on l'a mériti'. S'aninvint.) Allons! Allun:?!... il faudrait s'entendre! Parmi les hotnmes les [ilu> rigoristes, parmi ceux qui, dans leur pudeur de bourgeois anglais, n'osent pas prononcer le nom de la syphilis, ou qui prennent les mines les plus effarouchées, les plus dégoûtées, lorsqu'ils consentent à en parler, qui traitent les syphilitiques comme des coupables, je voudrais savoir combien il y en a qui ne se sont jamais exposés à pareille mésaventure, combien il y en a qui n'ont possédé que des vierges. Ceuxlà, seuls, ont le droit de parler. Combien sont-ils? Sur mille hommes, y en a-t-il quatre? Eh bien! ces qualre-là exceptés — entre tous les autres et les syphilitiques, il n'y a que la différence d'un hasard... {D'un trait.) Et encore, la sympathie devrait-elle aller à ceux-ci, puisqu'ils souffrent, et que s'ils ont commis la même faute, ils ont, du moins, eux, le mérite de l'expiation. {Se /éprenant.) Non, qu'on me laisse tranquille une bonne fois avec cette hypocrisie!... Rappelez-vous votre jeunesse. Ce qui atteint votre gendre, vous l'avez mérité autant que lui, plus que lui, peut-être. Ayez donc pour lui la pitié, la bienveillance que doit avoir le coupable impuni pour le coupable moins heureux sur lequel le châtiment s'est abattu. Hein?
LE BEAU-pilRE.
Vous avez des laçons à vous de présenter les choses...
LE DOCTEUR
N'ai-je pas raison?