ACTE III
ment où je me débattais dans 'cette captivité morale, une idée nouvelle me fut suggérée... Idée que voici : on a tout autant de chances d'être utile à l'humanité en travaillant pour soi-même qu'en travaillant pour le prochain. Si vous n'êtes pas dévoué par instinct, ne vous torturez pas à l'être par devoir. L'égoTsme qui produit est, pour la multitude laborieuse, ce que la charité qui donne est pour le pauvre: une source de bienfaits. (Vive émotion
Cliuchotements.)
Cette maxime vous étonne. Messieurs ; moi, elle m'indigna lorsqu'elle me fut révélée. Pourtant, à la réflexion, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était plus réconfortante que cruelle, puisqu'elle m'enseignait un nouveau moyen de vous secourir... Alors, jugez avec quelle passion je me mis à l'étudier. Si elle était vraie, j'étais dispensé de mon apostolat, à condition d'être un acharné travailleur. La question était de savoir si, oui ou non, je me trouvais en présence d'une vérité.
Pour m'en assurer, je n'ai eu qu'à rentrer en moimême. Que suis-je ?... Un homme encore jeune, déjà célèbre, partout adulé, fêté, content de l'être. A qui dois-je cette situation?... A vous. Messieurs, aux ouvriers, à tous ceux auxquels je me suis consacré. Oui, j'ai prospéré grâce à mes protégés, et, à supposer que je leur aie fait quelque bien, j'accapare le plus clair du profit. En cela suis-je coupable?... Ma conscience répond : non; car je suis rempli des intentions les plus droites et je payerais de mon sang la moindre amélioration du sort des pauvres.
Alors, j'ai regardé dans mon pays. Je n'y suis pas
seul à m'occuper des classes laborieuses. Il y a des politiciens, des littérateurs, des prêtres, de simples ouvriers même, comme vous, Robert, qui se font les porte-voix des haines et des douleurs de la foule. Toujours je constate ceci : tous ces bienfaiteurs montent, tous ils avancent plus vite et mieux que leurs frères. Sortis du rang, ils planent sur les têtes.
C'est donc une loi générale : Impossible d'aider le prochain sans le dépasser. D'où cette conclusion, d'apparence paradoxale et au fond très logique : la bienfaisance est une des formes les plus intelligentes de l'égoïsme. Voilà, du coup, l'égoïsme à demi réhabilité et, avant de me confier à lui sans scrupules, je n'avais plus qu'à vérifier si le meilleur moyen de rendre service au peuple n'était pas de travailler pour soi-même... Je n'ai eu qu'à venir ici
pour le constater. (Exclamations.)
Ah ! laissez-moi parler, Messieurs, vous n'arrêterez pas le cri qui m'échappe 1... Depuis trois jours je suis à Miremont dans le trouble et l'émotion. J'ai vu de terrifiantes machines, traversé des nuées de vapeurs, pénétré à des lieues sous terre. Ce qui m'a le plus frappé, le voici : chaque fournaise, chaque outil avait son histoire. Continuellement, celui qui m'accompagnait me disait : j'avais projeté ceci; lors de la mise eu feu il s'est produit cela et j'ai été forcé de recourir à tel ou tel moyen. Il me faisait pénétrer dans cette galerie, dix fois plus vaste que n'importe quelle cathédrale, où se laminent les blocs d'acier. On n'apercevait pas un être vivant, mais d'énormes lingots d'acier incandescent se prorae-