ACTE III
naient dans les airs, soutenus et dirigés par une force mystérieuse, et allaient d'eux-mêmes se placer sous les rouleaux qui, en les comprimant comme une cire molle, les allongeaient sous forme de poutrelles ou les aplatissaient en larges feuilles de tôle. Rien n'était plus impressionnant que de voir s'accomplir ce travail gigantesque dans l'atelier désert, qui semblait l'antre d'un tout-puissant magicien. Le sorcier était à mes côtés. Pour m'expliquer le miracle, il me montrait, accrochés dans les cintres, cinq ou six gamins assis devant des claviers électriques dont ils effleuraient les touches, et, au simple contact de leurs doigts légers, un lingot monstre, tout dégouttant d'une sueur de lave, glissait rapidement vers l'endroit désigné par le maître, et s'y faisait broyer. Si je sortais des centres de fabrication pour suivre mon compagnon dans les bureaux, les écoles, les infirmeries, les cantines, je reconnaissais partout l'empreinte de son génie. Pas un détail ne lui échappe. Préoccupations, responsabilités, tout vient fondre sur lui et il suffît à tout. Son activité s'étend jusqu'au delà des mers, elle n'a d'autres limites que celles du monde civilisé. Certes, en parcourant vos ateliers, j'ai vu des milliers de travailleurs haleter sur des coulées de métal, s'acharner contre des blocs de minerai, ramper sous la panse huileuse des machines ; eh bien 1 toutes ces haleines gémissantes, ces regards sans joie, ces peaux noires, ne m'ont pas donné l'idée d'un labeur aussi âpre, aussi désespéré que celui de votre chef! Son effort résume les vôtres, et, devant l'immensité de sa con-
ception, avant tout, j'admire. (Vive sensation.) Cette adiniration-là, voyez-vous, ne sera pas stérile. Elle marque une heure décisive de mon existence. En voyant vivre un peuple parle cerveau d'un homme, j'ai compris tout ce qu'il peut y avoir de générosité réelle dans l'efTort en apparence le moins désintéressé. Messieurs, aujourd'hui, pour la dernière fois, je m'adresse publiquement aux ouvriers. Les mots que je prononçais devant eux n'étaient pas miens. Ils appartenaient à l'Eglise. Ils sont de toute beauté, et, alors qu'ils expirent sur mes lèvres, je les recommande à votre respect. Désormais, je n'emprunterai les mots de personne. Je serai Moi, Je le serai surtout par l'action. Au lieu d'aider les gens à espérer, je les ferai vivre...
ROBERT
Qu'est-ce que la vie sans espérance?... Nous en avions une... Nous comptions qu'un seul des beaux discours où vous maudissiez la férocité du capital, prononcé ici même, suffirait pour balayer bien des abus. Vous nous le refusez, c'est un malheur!... Alors je demande autre chose. Jusqu'à présent M. Boussard vous a guidé dans l'usine, permettez qu'à notre tour nous vous fassions les honneurs du bagne. Nous nous fions à votre bonne foi pour crier d'indignation avec autant d'ardeur que vous avea crié d'admiration.
JEAN
Pas de malentendu!... Vous voulez m'enrôler contre votre maître, précisément à l'heure où je me