‹ Théâtre completChapitre 88 sur 190 · ACTE IV IS · texte numérisé non relu

ACTE IV IS

JEAN

Je suis curieux d'apprendre laquelle de mes idées vous a séduit.

ROBERT

On vous objectait que le travailleur produit la richesse, vous avez répondu que c'est le désir... J'ai riposté que, pour multiplier un sentiment si salutaire, il fallait payer cher vos ouvriers, parce que celui qui a de l'argent plein ses poches a l'esprit ouvert à toutes les fantaisies. Le mendiant ne soupçonne même pas quels flots d'ambitions déferlent dans l'âme du riche. Cette idée n'a plus cessé de me préoccuper. J'ai rapproché le mendiant du sauvage, son frère en indigence. Le sauvage est infiniment borné dans ses désirs, parce que son voisin, nu comme lui, affamé comme lui, vivant comme lui de proies incertaines, ne possède ni terres, ni maisons, ni joyaux, ni aucun des objets qui, chez nous, éveillent les convoitises... La sauvagesse ne reste pas en extase devant les bijouteries d'une rue de la Paix, n'entre pas en pâmoison devant les oripeaux d'une sauvagesse plus opulente. Là où tous les hommes sont économiquement égaux règne une incurable misère... Cette pensée m'a guéri du collectivisme sentimental et puéril qui a été mon idéal du temps de nos anciennes querelles. Il nous ramenait par le plus court chemin à une sauvagerie peu enviable.

JEAN

S'il est vrai que je sois pour quelque chose dans votre évolution, ce sera mon plus beau titre de

gloire... Vous avez imprimé au socialisme une orientation qui le conduit hors du marais où il s'embourbait. Il admet à présent que le luxe excite l'envie, et fait foisonner les désirs qui retombent en pluie d'or sur le patron et les ouvriers. Il ne s'agit plus d'anéantir le riche, mais, au contraire, de favoriser sa multiplication. Le capital et le travail commencent à entrevoir qu'au lieu de se combattre, il est plus profitable de s'entendre pour exploiter en commun le trésor que les appétits de chacun contribuent à créer. Cet heureux état d'esprit, on vous le doit, monsieur le ministre, et l'élite du pays se prépare à vous témoigner sa reconnaissance en vous ouvrant les portes de la grande maison où vous désirez pénétrer.

ROBERT, très surpris.

Quelle maison ?... Je ne comprends pas...

JEAN

Allons donc I Le motif de votre visite n'est pas difficile à deviner : vous venez me demander de voter pour vous à l'Académie.

ROBERT, riant.

Moi, candidat à l'Académie I En aucune façon. Je sais que ce bruit a couru, mais rien ne le justifiait... Un rustre de mon espèce n'est pas fait pour siéger en si bonne compagnie. Je suis tout simplement venu vous implorer de la part de ma femme.

JEAN

En quoi puis-je l'obliger ?..•

Page 1