‹ Théâtre completChapitre 94 sur 190 · Elle cite là une parole de Paul · texte numérisé non relu

Elle cite là une parole de Paul

HISTORIQUE DE LA FILLB SAUVAGS 2S3

PAOL

Je n'en serais pas surpria.

I1IA.&IE, faisant la moue.

Cela m'ennuierait bien !

PAUL

Qu'est-ce que t'a fait Kigérik? Tout à l'iieure tu le trouvais beau !

MARIE, qui depuis tout à l'heure a entendu dissertM' Paul.

A présent il me paraît bête !

Lorsque le rideau se lève sur le cinquième acte on trouve Paul dans le bois de sapins qui encadre le théâtre de Wagner à Bayreuth. Il cause avec un ami en attendant Marie qui assiste à une représentation de la Tétralogie. Elle vient le rejoindre pendant l'entr'acte suivant, et lorsqu'ils sont seuls il déclare qu'une dépêche de Totilo annonce la mort d'Abéliao, l'avènement de Kigérik et la résolution du nouveau roi d'épouser Marie à laquelle il promet toutes les satisfactions que réclame sa dignité. Marie, mise en demeure de partir immédiatement pour le pays des Amaras, sent son coeur se déchirer. Elle aime Paul. Dans un énergique raccourci de toute son existence, la fille « qui ne sait pas son âge » énumère ce qu'elle doit à son maître chéri. Était-ce pour l'envoyer loin de lui finir chez des sauvages qu'il a doté son âme de toutes les délicatesses, paré son esprit de toutes les grâces?... Paul lui répond qu'il faut savoir se sacrifier et espère lui avoir appris à se vaincre soi-même. Il expose alors

2à4 Là fille sauvage

sa méthode d'éducation à l'aide d'une parabole qui n'est autre que l'histoire de la petite Marthe et du coucou. L'anecdote n'entraîne pas la conviction de Marie, mais incapable de lutter contre celui qu'elle adore, elle se résout à obéir. Elle partira donc pour Enderta.

Au sixième acte nous sommes ramenés à l'endroit où s'est déroulé le premier acte. Kigérik et Totilo ont convoqué le vieux chasseur qui avait capturé Marie afin qu'il remette à neuf la fosse désormais célèbre. Marie a manifesté l'intention de visiter ce lieu où s'est joué le drame le plus important de son existence. Elle va venir. Pendant que le bûcheron fait son possible pour qu'elle retrouve le décor d'autrefois, nous apprenons, par la conversation de Kigérik et de son ministre, les détails du retour de Marie à Enderta, la façon dont elle s'est emparée du pouvoir, la tyrannie qu'elle exerce sur ses sujets, y compris Kigérik, dont elle flatte les passions les plus basses pour mieux le gouverner. La vie dissolue qu'elle mène la préserve de toute jalousie. Pourvu que son insatiable ambition soit satisfaite, peu importe le reste. Mais gare à quiconque l'approche avec d'autres sentiments que ceux d'une rampante servilité! Dès son apparition nous pouvons apprécier l'état d'anarchie morale qui est le sien. Elle traîne devant Kigérik une jeune fille éplorée qu'elle a ramassée en traversant le faubourg, et en fait don à son mari comme elle offrirait un chien de chasse ou une jument de prix. Kigérik, ravi de la bonne aubaine et pressé d'en profiter, s'en va, laissant Totilo avec la reine qui

fait part au vieillard du seul événement qui soit encore capable de l'émouvoir : Paul vient de mourir, massacré pendant une expédition. Elle ajoute :

— Ce n'est pa3 la Fille sauvage que je suis venue chercher à cette place, c'est lui !

Elle dit aussi :

— Je l'ai aimé comme on aime là-bas, de toute mon âuje !

Mais bien vite sa nature despotique reprend le dessus. Elle aperçoit aux environs de la fosse les traces des sauvages, ses anciens frères, et reconnaît à une statuette de la Vierge Marie, grossièrement sculptée, qu'ils ont été convertis au catholicisme et ont fait de la clairière un lieu de pèlerinage. Cela suffît pour allumer son courroux. Elle ne peut admettre que dans son royaume il y ait des gens qui se prosternent devant une autorité supérieure à la sienne. Au même instant on amène un missionnaire qu'on vient de surprendre traversant la forêt. C'est lui qui évangélise les sauvages. En causant avec ce prêtre la reine constate que la conscience du vieillard ne relève que de Dieu et que son pouvoir, à elle, expire au seuil de cette âme. C'est ce que, dans son orgueilleux égoïsme, elle ne tolérera pas. Elle fait massacrer le prêtre par les soldats de sa suite.

Voilà l'œuvre que j'offrais au public de 1102, Voyons comment elle se comporta devant lui.

Page 1