ACTE IV
Mais le roi Servius , apportant le ravage , Nous a dépossédés , et mis en esclavage.
— Or, dites votre songe , et je l'expliquerai.
J'ai rêvé que j'entrais dans un temple sacré ,
Au mUieu d'une foule. On aurait dit que Rome
Poussait dans ce seul lieu jusqu'à son dernier homme ;
Et, pour donner accès au flot toujours croissant,
Les murailles du temple allaient s'élargissant.
Alors à Romulus , pour le rendre propice ,
Le prêtre quirinal offrit un sacrifice.
La victime choisie était devant l'autel ,
Le poil déjà couvert de farine et de sel ,
Et le prêtre déjà versait le vin du vase
Sur cet endroit du front où la corne a sa base ,
Disant : Dieu Quirinus , prends ces libations ,
a Et ^ue Rome soit grande entre les nations. »
Il se tut , — et chacun frémit dans une attente.
Soudain on entendit une voix éclatante ;
Tout le temple en trembla, a Loin de moi ces taureaux !
« Qu'ai-je à faire du sang des grossiers animaux ?
« Je veux du sang humain. Il me faut en offrande *
» Le sang pur d'une femme , et Rome sera grande. »
Ainsi parla le Dieu. — Dans ce même moment ,
Le taureau disparut sans que l'on sût comment ;
Et je me trouvai , moi , sur l'autel étendue ,
A sa place , attendant la hache suspendue. —
Et comme j'étais là , pâlissante , — un serpent
Sort d'un pilier qui s'ouvre, et s'avance en rampant.
Traînant par le pavé ses anneaux qu'il dcploio
Lentement , longuement , comme sûr de sa proie.
Il monte, — et sur mon corps colle ses nœuds glacés.
— Je sentais mes cheveux affreusement dressés ; Ma chair se hérissait sous cette étreinte humide ; Mais ma voix s'étranglait dans mon gosier aride ; J'essayais de bouger, et je ne pouvais pas ; J'étais fixe d'horreur. — Comme un immense bras/ Le monstre cependant m'enveloppe , puis lève
Sa tète d'où sortait un dard fait comme un glaive. II fixe sur mes yeux ses yeux , ardents flambeaux ; Il me souffle au visage une odeur de tombeaux ; Et son dard , savourant l'espoir de la blessure , Sur mon corps, qu'il parcourt , médite sa morsure. Je n'aperçus plus rien alors. — Mon assassin Avait fui , me laissant un glaive dans le sein.
— Et , prodige nouveau ! les gouttes ruisselantes , Qui coulaient de mon cœur sur les pierres sanglantes , Enfantaient en tombant de nombreux bataillons
Plus serrés qu'on ne voit les blés dans les sillons ; Et tous ces combattants , dont l'air était superbe , Portaient pour leur enseigne , au lieu du faisceau d'herbe , Une pique d'airain , avec un aigle d'or.
Qui menaçait le sud , l'est , l'ouest et le nord. — Enfin je m'éveillai , si pleine de ce rêve , • Que je croyais sentir le froid aigu du glaive , )\i 'à présent même , encor, je crois que je le sens.
— Nourrice , eh bien ! peux-tu m'en expliquer le sens ?
LA NOURRICE
Avant que je réponde , il faut que je médite. Cependant — le travail n'en ira pas moins vite ;