‹ Théâtre completChapitre 100 sur 146 · L.\ PRINCESSE · texte numérisé non relu

L.\ PRINCESSE

Alors... il perdit la tête... et la partie?

KOLOGRIGO.

Non ! il refusa, disant qu'il ne voulait pas me gagner mon argent. J'étais si furieux, que je fus forcé d'aller me jeter à l'ombre sur une natte pour me reposer. Quand je m'éveillai,

il était parti. Depuis ce temps-là, j'ai fait bien des réflexions, bien des études! J'ai travaillé. quatre heures par jour, j'ai changé absolument ma manière, et, à l'heure qu'il est, je suis certain de ne pas manquer une mouche sur vingt. Aussi, je donnerais bien un million pour prendre ma revanche!

FLAMINIO

Un millon, monsieur? Je vous le joue contre le duché de Treuttenfeld, qui, dit-on, ne vous a pas coûté davantage. Voulez-vous?

LE DUC, bondissant.

Ah bah !

Sarah est au moment de s'écrier ; elle frissonne, se contient, et se détourne comme avec indifférence! Barbara reste auprès délie, affectant le même calme. La princesse est plus agitée. Gérard se tient dans l'expectative.

KOLOGRIGO.

Ah! c'est lui! c'est un peu fort, par exemple! J'accepte! tout de suite! (a la princesse). Vous allez voir ça!

FLAMINIO, qui a descendu le perron.

N'ayez pas d'émotion, ça vous ferait perdre.

LA PRINCESSE, agitée.

Oui, oui, les paris sont ouverts, n'est-ce pas, Sarah?

FLAMINIO, regardant Sarah.

' Je n'ai malheureusement pas l'honneur d'être connu de...

Sarah salue Flaminio avec un aplomb dédaigneux. Il la salue, ainsi que Barbara, qui ne lui rend pas son salut. BARBARA, h demi- voix, à Flaminio.

Moi, je connais bien vous : vous avez trompé nous, je n'aimé plus vous!

FLAMINIO, de même.

Vous n'en avez pas moins mon respect et mon dévouement, miss Melvil.

SARAH, se levant avec résolution.

Je parie pour M. de Kologrigo !

LA PRINCESSE, à Flaminio.

Alors, c'est en vous que je place ma confiance (Bas.) Soyez

FLAMINIO 213

généreux, Flaminio! Je veux épouser cet homme-là... Ne me perdez pas!

Vous êtes franche, madame; vous avez raison, soyez tranquille!

GÉRARD, s'approcbant de lui; il tient des pistolets Flobert.. Voilà vos armes ; commencez-vous ? «

FLAMINIO

Le but?

KOLOGRIGO.

Ah! tenez! si vous voulez..": J'ai lu dans M. Dumas... (Timnt des cartes de sa poche.) J'ai toujours ça sur moi, à présent, et c'est quelque chose de plus difficile encore : ce n'est pas un trois, c'est un dix de carreau dont il s'agit de percer deux marques, celles du milieu seulement. En voilà plusieurs que j'ai réussies, voyez!...

LE DUC, regardant les caries.

Diantre!

FLAMINIO, regardant et touchant les cartes. Ah! vous avez fait des progrès, monsieur! (a Joseph.) Va placer...

Joseph entre dans le tir pour placer le but. KOLOGRIGO, à Flaminio.

Et VOUS,... VOUS VOUS êtes sans doute exercé...

FLAMINIO

Nullement, je ne crois qu'à l'inspiration !

LE DUC, inquiet. "■

Diable! c'est comme sur les planches... il disait ça quand il ne savait pas son rôle !

KOLOGRIGO.

Je commence, (il se place, prend un pistolet amorcé que lui présente Joseph, et lire d'un ton d'assurance.) Mouche!

Bravo !

LE DUC, à part.

Diable!

Kologrigo rcfoil de Joseph un second pislolet, lire et reste stupéfait.

GÉRARD, riant et rp.crardant.

Bravissimo ! vous avez fait un onze de carreau.

KOLOGRIGO, sombre.

Je le vois bien!

LE DUC, se frottant les mains.

Et moi aussi.

KOLOGRIGO, îi Flaminio.

C'est à vous.

JOSEPH, remettant un ptslolet à Flaminio.

Bonne chance I Sarah s'avance; Flaminio et elle se regardent avec une certaine angoisse. LE DUC, à Flaminio.

Allons, allons, iiense à ce que tu fais.

FLAMINIO

Une? .

GÉRARD

Oui!

FLAMINIO tire; à Kologrigo.

Eh bien, monsieur?

Je le vois pardieu bien! (a part.) Encore!

LE DUC

Et moi aussi.

Joseph, triomphant, rapporte la carte à Flaminio. GÉRARD, a Flaminio.

Ainsi vous voilà duc de Treuttenfeld?

FLAMINIO, montrant le duc.

Non pas! c'est lui! (Lui donnant la carte percée que lui remet Joseph, après que Kologrigo l'a regardée.) Tenez, mon cher duc, voilà le titre de propriété.

GÉRARD, au duc.

Eh bien, votre procès a duré plus longtemps que ça?

LE DUC, embrassant Flaminio.

Puisque c'est comme ça... tu me rends une fortune, je veux te donner un nom. Je t'adopte.-

FLAMINIO ^iS

FLAMINIO, souriant.

Bon! bon ! nous verrons ça!

LA PRINCESSE, à Haminio.

C'est un fort beau trait, monsieur, et tout à fait digne de vous. Je ne plains pas IW. de Kologrigo; un homme de son rang... et de son esprit n'attache pas phis d'importance à la perte de l'argent qu'à la piqûre légère de l'amour-propre. kOLOGRIGO, qui a écHt sur soa carnet, S Flàmiûiô. Monsieur, c'est à vous que j'ai affaire... Mais, tenez, voilà : c'est à vue.

Flaminio remet le papier au duc.

LA PRINCESSE, bas, à Kologrigo.

Allons, cher, montrez-vous grand seigneur !

Oui, oui, merci, ma chère belle !

Il va saluer le duc, qui lui tourne le dos brusquemeut; mais Gérard les

force à s'aborder vèrS le fond à droite.

LA PRINCESèÈ, bas, Jt Flaminio.

Parlez à Sarah, triomphez de ëoh dépit !

FLAMINIO

Je ne vois ici de dépit chez personne ! ' LA PRINCESSE, bas, à Sarah.

Parlez-lui donc! c'est insensé de braver ainsi l'homme qu'on a aimé î

SARAk, railleuse.

Vous trouvez? (S'asseyant. Avec l'aisance de la convcr?ation.) Tous dites que monsieur a voyagé en Asie? C'est très-beau, l'Asie I

FL.VMINIO, alfeclant la même tranquillité.

Oui, madame, quand on en est revenu.

SARAH

Ah! il en est ainsi de toutes les choses de ce monde.

FLAMINIO

On ne se plaint pàê dételles dont oh peut se dégager.

SARAH

Les gens sensés n'en connaissent pas d'autres.

FLAMINIO

Les gens sensés sont bien heureux ! ' ' ^

GKRAUD.

Moi? Je ne trouve pas. Et vous princesse? ^

LA PRINCESSE

Moi? Je n'en connais pas. (a Koioyrigo.) Et vous, comte?

KOLOGRIGO, étonné.

Moi?... Pardon... je n'y suis pas, je ne comprends pas.

LE DUC, à part.

Ça ne m'étonne pas!

SARAH, à Gérard.

Vous plaignez les gens raisonnables, vous avez donc la prétention de ne pas en être?

GÉRARD

C'est parce que j'en suis, hélas ! la réalité n'est pas toujours gaie!

SARAH

Elle vous paraît triste? Moi, je ne la trouve que plate.

FLAMINIO

Ah! la platitude est un travers bien répandu; c'est à tel point, que les grands esprits s'adonnent parfois de préférence à la méchanceté.

LA PRINCESSE

La méchanceté? C'est peine perdue! on s'en repent!

SARAH

Et il vaudrait mieux n'avoir à se repentir de rien.

LA PRINCESSE

De rien! Je ne crois pas à la perfection, (a Fiaminio.) Et vous?

FLAMINIO

J'y ai cru : mon cœur n'est pas de ceux qui n'ont point eu la confiance de la jeunesse, c'est-à-dire l'amour et la foi!

SARAH

Vous avez dû être souvent dupe, alors?

FLAMINIO

De moi-même, peut-être... et je ne m'en repens pas!

FLAMINIO 217

SARAH

C'est trop de grandeur d'âme et de bonté ; je ne pourrais

J)as suivre un si bel exemple! (a Kologrigo, très-tendue et animée.)

Et vous, comte, comment prenez-vous la trahison?

Gérard, la princesse et )e dac remontent au fond. KOLOGRIGO, qui se balance sur une chaise, moitié debout, moitié appuyé sur le dos, de la chaise de Sarah. Je ne sais pas... encore,

SARAH

Ah! VOUS n'avez jamais été trahi? •

KOLOGRIGO.

On l'est toujours par sa faute.

SARAH

Vous croyez ça? .

KOLOGRIGO, baissant la voix.

Faites- VOUS aimer de moi, et vous verrez que je p©iix être Odèle.

SARAH

Comment? qu'est-ce que vous avez dit?

KOLOGRIGO.

Oh ! vous avez bien entendu ! Allons, vous le demandez avec de si beaux yeux... C'est accordé ! Je vous aime! .

Il se penche pour lui donner à la dérobée un baiser sur l'épaule, elle se recule vivement et se lève tremblante de colère. Gérard n'a pas vu le mouvement de Kologrigo, il parlait avec la princesse. Flaminio d'un côté, Barbara de l'autre, l'ont vu. Flaminio est pâle mais tranquille, Barbara est indignée.

GÉRARD, revenant a Sarah.

Eh bien, qu'est-ce que c'est? Il vous a dit une impertinence? Ce sultan vous jette le mouchoir? Dame, je l'avais prédit, vous l'avez voulu!,..

Il reloiirne vers la princesse.

BARBARA, à Sarah, regardant Kologrigo.

Oh! cet homme sauvage!... Je voudrais donner une souf- Oètc à lui, si j'étais une homme !

SARAH

Balil les hommes ne défendent plus les femmes, vous voyez bien!

BARBARA. '

Il étail une peu le faute des femmes !

GÉRARD, revenant à elles.

Vous triomphez trop d'Émiliai Elle est furieuse de vous voir accaparer comme ça son Kologrigo.

Kologrigo est resté nonchalamment sur sa chaise, comme attendant que

Sarah revienne près Je lui.

SARAII.

Oh! ciel ! elle croit que je le lui dispute!

GÉRARD

Dame! ça en a l'air!

Ils vont rejoindre la princesse et le duc au fond du théâtre. Kologrigo

se lève pour les suivre.

FLAMINIO, l'abordant.

Pardon, monsieur, j'ai encoi^e une revanche à vous [»roposer.

KOLOGRIGO,

Vrai ? quitte ou double ? Je ne demande pas mieux.

FLAMINIO

Non, c'est ma vie que je veux contre la vôtre.

KOLOGRIGO.

Ah! ça, c'est différent. Non, merci; dans un autre .moment, ça pourrait m'amuser; mais, ce matin,.., je suis amoureux, et ça pourra durer toute la journée,

FLAMIMO,

Je suis désolé de vous déranger, mais vous ne pouvez pas me refuser.

Je vous jure que si.

FLAMIMO.

Je vous jure que non,

KOLOGRIGO.

Allons donc !... vous ni'ennuvez. mon cher !

FLAMINIO '^^'J

FLAMIXIO, passant ù gauclie.

Du tout, VOUS allez voir! c'est un secret.

KOLOGRIGO.

Un secret?

FLxVMINIO.

Écoutez.

KOLOGRIGO.

Ça ne sera pas long, au moins?

FLAMINIO

Oh! certainement non! (a Gérard, qui est au second plan avec Barbara, tandis que Sarah, Émilia et le duc causent au fond du théâtre.

Écoutez ici, monsieur de Brumeval, je vous prie. (Voyant Joseph qui range les accessoires du tir.) Et toi aussi, mon camarade. Ils entrent tous quatre dans le couloir du tir. BARBARA les suit des yeux, tressaille tout à coup et dit, en faisant un geste significatif.

Oh! il a donné, lui!

Ils ressortent aussitôt tous les quatre et parlent vivement en se tenant près de la coulisse. KOLOGRIGO, pcàle, hors de lui.

Tout de suite, monsieur! (a Gérard.) Vous êtes mon témoin?

GÉRARD

Non!... je suis le sien. . ^

FLAMINIO

Merci, Gérard; mais ne refusez pas monsieur, je vous supplie, le temps presse...

GÉRARD

Mais votre témoin?... Ah! le duc?

FLAMINIO

Non!... il parlerait... Je prends... Joseph, si vous le permettez.

GERARD, à Joseph, regardant des pistolets qu'il tient. Ceux-là sont des armes ordinaires? Oui ; allons !

FLAMIMO.

Nous voHà !

Ils sortent par le fond à droite. Fiamiiiio, au moment de suivre Kologrigo et Joseph, qui ont passé les premiers, se trouve en face de Barbara, restée attentive dans le milieu du théâtre au second plan. BARBARA, lui tendant la main.

Flaminio ! je estimer encore vous !

Flaminio lui Laise la main.

KOLOGRIGO.

Allons donc! s'il vous plaît !

BARBARA, à Gérard.

Tous arranger... , . -

GÉRARD, bas.

Oh ! pas possible. Silence, miss Melvil ! "• ' '

Page 1