‹ Théâtre completChapitre 133 sur 146 · FAVILLA, KELLER · texte numérisé non relu

FAVILLA, KELLER

KELLER

A la bonne heure! vous comprenez bien, vous, que je n'ai jamais eu l'intention d'offenser...

FAVILLA

Ah! l'intention est tout, monsieur Keller!... Que vous ayez parlé sans convenance, c'est possible. Vous manquez souvent de tact, j'ai remarqué cela. '' ^" " ' '''

KELLER

Ah ! vous trouvez?

^ FAVILLA

Aussi je ne fais pas plus d'attention qu'il ne faut à ce aue vous dites. Mais ce que vous pensiez de ma femme, en vous servant de paroles qu'elle à pu mal* interpréter, voilà ce qui m'occupe, et ce que je vous invite à me dire.

^ KELLER

Ce que je pensais?... Ah^ parbleu! voilà qui est plaisant, de vouloir me confesser! Je me flatte d'avoir été un mari aussi respecté qu'un autre... et, quand on aurait dit à ma femme qu'elle était agréable, loin de me fâcher, ça m'aurait flatté dans mon amour-pî-'opre, du moment que j'étais sur de sa conduite! Mais vos idées s'embrouillent aisément; parlons d'autre chose.

FAVILLA

Non pas ; mes idées sont très-nettes, et c'est vous qui me répondez vaguement... et même d'une manière évasive !... Tenez, Keller, regardez en vous-même, votre conscience ne voiiB reproche-t-elle rien ?

Ma conscience?... Vous doutez que je sois un honnête homme? j-.u<f.

FAVILLA

Non; mais êtes-vous un hoto Idyai^ nu ami sincère?

KEPLER

Moi?... Mais... (a part.) On dirait qu(>, quand il s'y met, il voit plus clair qu'un autre!

FAVILLA

Répondez-moi donc! Vous sentez-vous toujours digne de l'accueil que je vous ai fait, et de la confiance que je vous ai montrée ?

KELLER, embarrassé et dé|iilé.

L'accueil... la confiance...

FAVILLA

Dites l'affection, si vous voulez. Je ne sais pas tendre la mam a un homme sans lui ouvrir aussi mon cœur. Eh bien, je vois que le vôtre a méconnu la noblesse de nos relations, et je comprends pourquoi ma femme, répugnant à vous accuser, voulait sortir d'ici; ce ne serait pas juste, Keller, convenez-en.

KELLER

Certainement, non! il ne faut pas vous en aller pour ça.

FAVILLA

Alors, vous comprenez que c'est à vous...

KELLER, étocnc.

A moi de... ?

Oui. Laissez-nous, Keller; que nos enfants ne devinent pas ce qu'il y a de sérieux dans ce désaccord; vous reviendrez pour le mariage... On peut se voir sans vivre ensemble. Feignez de recevoir une lettre, et partez demain ; c'est à regret que je vous eii prie, mais je dois cette satisfaction à la dignité do ma femme.

KELLER, riant.

Comment! vous prétendez me renvoyer de...? Ah! ah! c'est un peu fort, par exemple!

FAVILLA

Ne résistez pas! ne me contraignez pas...

KELLER

A quoi ■? A appeler vos gens, peut-être I

FAVILLA

Mes gens... contre vou??... Non certes! jamais! C'est moi, moi seul qui vous ferai sentir mon autorité.

KELLER

Vous?... Allons, allons^ mon brave homme, ne devenons pas...

FAVILLA

Ennemis? Dieu m'en garde! je ne connais pas la haine; mais je sais à quoi l'honneur m'oblige.

KELLER

L'honneur ? Ah! parbleu ! vous avez peut-être aussi la fantaisie de vous battre avec moi, vous?

Eh bien, oui, certes, monsieur Keller, j'ai non pas cette fantaisie^ mais celte intention-là, puisque vous ne me laissez pas d'autre moyen...

KELLER

Le beau moyen ! Vous pensez donc que je suis homme à reculer ?

FAVILLA j s'animant.

Si je le croyais, ma provocation serait lâche, et je n'ai pas le goût des lâchetés !

KELLER

Ni moi non plus; et c'en serait une de ma part d'accepter le défi d'un homme... qui... qui ne doit ni ne peut...

FAVILLA

Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît ? Je ne suis pas plus âgé que vous, monsieur; et, aujourd'hui, comme il y a vingt ans, je suis le che\alier dévoué, c'est-à-dire l'ardent défen-

seur d'une femme aimée... Ainsi, ce soie.., dans une heure!...

Il regarde autour de lui.

KELLER, grommelant.

Oui, oui, c'est ça, dans une heure! si vous n'êtes pas couché et malade !

FAVILLA, s'animant.

Ah! vous raillez, je crois!

K ELLER, irrité.

Allez au diable, avec vos extravagances! Vrai, j'en ai assez !

FAVILLA

Et moi aussi, des vôtres!

KELLER

Eh bien, puisque vous me poussez à bout, vous allez entendre une bonne fois la vérité que je vous cachais! FAVILLA, avec force.

La vérité?... Allons donc, monsieur, je voyais bien que vous mentiez avec moi 1

KELLER

Comme vous voudrez ! Je me suis prêté à la circonstance, ça m'amusait... Eh bien, ça ne m'amuse plus; ça va trop loin, et je trouve votre famille blâmable d'entretenir...

FAVILLA

Quoi donc?

KELLER

Votre folie, la! puisqu'il faut tout vous dire. Je me moque bien que vous ayez une crise de nerfs!... vous n'en mourrez pas, et, d'ailleurs, ce n'est pas vivre que de rêver sans cesse! Apprenez, mon cher, que vous n'êtes pas plus seigneur de 3Iuhldorf que le Grand Turc; vous p'avez pas hérité d'un florin. Mon oncle n'a jamais testé en votre faveur, et c'est même parce qu'il vous a un peu trop oublié que j'ai le procédé de vous garder chez moi jusqu'à ce que la raison vous revienne... Tenez-vous donc à votre place ; je ne vous reproche pas ma complaisance; mais ne me rendez pas la vie in-

supportable, car je me yerrajs forcé de vous dire : « Partageons le domicile : je garde le dedans... prenez le dehors! »

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