‹ Théâtre completChapitre 134 sur 146 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

Les Mêmes, MARIANNg, ANSELME, JULIETTE, HERMAN, PRANTZ.

FRANTZ , d'abord à la cantonade, au fond.

Oui, mes amis, placez-vous là dans la galerie, on vous avertira!

Marianne et Juliette entrent par la porte de droite; puis viennent Anselme et Herman.

MARIANNE, allant à Favilla, qui s est assis sur le grand fauteuil, brisé par les paroles de Relier, et le? yeux fixes. Eh bien, mon ami, commençohs-nôus?

FAVILLA, lui prenant vivement la main.

Marianne... dis-moi... est-ce vrai ce que je viens d'entendre?

KELLER, à Marianne, qui le regarde avec surprise.

Eh bien, oui, je lui ai dit les choses comme elles" sont! Il était temps ! Il parlait de me mettre à la porte de phez moi, et vous lui rendiez un très-mauvais service...

ANSELME

C'est bien maladroit, ou bien cruel à vous, monsieur, de risquer...

KELLER

Je ne sujs ni cruel ni maladroit, je me conduis suivant la règle du bon sens; et vous voyez bien que, devapl la vérité, le voilà guéri et tranquille.

FAVILLA, avec doute.

Guéri?... f.ranqui|)e?... J'étajs donc..'?

MARIANNE, auprès de Favjlla, avec Ansejme et J^Mette.

Ne cherche pas, je tp diraj tQi)t. M. Kejlçr a prii devoir agir sans ménagement; nous ne pou\ons lui en savoir gré; mais nous ne reculerons pas devant la situation qu'il nous

impose. Fais seulement un cITort, non pas pour ressaisir des souvenirs pénibles, mais pour te laisser guider par nous. Ne t'effraye pas d'avoir été trompé. Vois dans nos yeux si l'amour et -le respect que nous le 'portons ont diminué dans cette épreuve. Non, non, va! nous te chérissons plus que jamais, nous te vénérons davantage, s'il est possible; car, en te croyant riche et puissant, lu as montré tous les trésors de bonléj tous les généreux instincts que ton âme renferme !

ANSELME, s'inclinant vers lui avec respect et tendresse.

Oui, mon père, vos enfants n'ont jamais été plus fiers de vous.

JULIETTE, à ses genoux.

Et plus heureux de vous obéir !

HE RM AN, prenant la main de Franlz.

Et vos amis...

FAVILLA

Merci... merci, à vous tous, nobles cœurs !

KELLER

ph bien, et moi? C'est moi qui vous sauve; car, sans moi...

FAVILLA, se levant avec fermeté.

Sans vous, Keller, je croirais encore à l'existence d'une preuve... qui, je le vois, a disparu.

KELLER

Quand on vous dit qu'il n'y a jamais eu... Allez-vous recommencer?

MARIANNE, à Anselme, regardant Favilla.

Oh! mon Dieu, il persiste!....

FAVILLA, rêveur.

Qui donc peut Favcir perdue?... Moi seul! car tu l'as vue,

cette preuve, Frantz! (Frantz fait signe que non, d'un air triste.) Tu

l'as vue! non?... Pourtant elle était dans ma main... C'est alors que, voyant ses Vèvres blanchir et ses yeux s' (éteindre... Je ne sais plus, moi, ce 'que 'j'ai dit, ce que j'ai fait!... Oh ! oui, dans ce moment-là, ma tète s'est égarée... il niii dit lin mol, un dernier mot... Ah! ce mot! il m'a loudiové! c't'tait

l'éternel adieu!... Mais sa volonté! je me la rappelle bien I elle était écrite de sa main, je la vois encore !... KELLER , effrayé.

Où donc ?

Hélas!

MARIANNE

HERMAN, impétueusement.

Mais c'est la vérité qu'il nous révèle! Cherchons cette preuve.

JULIETTE, allant à son père.

Non ! non ! vous voulez donc le tuer? Que nous importe... ?

FAVILLA, repoussant un peu Juliette, qui veut le calmer.

Oh! il importe, à moi, de ne pas être un insensé!... un fou!... C'est atlreux, cela : on n'est plus rien, on n'est pas un homme, on n'est plus digne d'être époux et père! Non, non! je ne veux pas être fou!... Je retrouverai... je dirai... Mon Dieu ! mon Dieu!... quel travail, quelle angoisse!

Un timbre sonne lentement huit heures.

MARIANNE

' Favilla, n'y pense plus, au nom du ciel! songe à l'heure qui sonne... à la promesse, à ton art!

FAVILLA, écoutant sonner l'heure.

Oui! c'est l'heure solennelle... Écoutez ! c'est l'ange de la mort qui passe sur nos têtes pour nous dire : « Songez à ceux

qui ne sont plus! » Obéissons ! (il fait signe à Frantz d'introduire les musiciens, qui viennent silencieusement; à Anselme, qui lui présente son violon.) Donne! (Frantz va au fond et fait signe à l'orchestre qui est dans la galerie; Favilla prend son archet, hésite et s'arrête.) Celait... MARIANNE, lui rappelant.

L'air de H;endel !

FAVILLA , faisant h plusieurs reprises le geste d'attaquer le violon. Je le sais bien... (Marianne va pour chanter le morceau.) Mais...

tais-toi!... oui... Eh bien... c'est étrange!

MARIANNE, vivement.

Qu'as-tu ?

MATTEE FAVILLA 301

FAVILLA, cherchant toujours.

Rien... je... Eh bien, non! qu'est-ce donc? Mon Dieu! c'est bien vrai... c'est fini... ma tête est perdue! Cet air...

MARIANNE

Eh bien ?

FAVILLA, bas, à Jlarianne.

Je ne m'en souviens pas!

Vite! ne le laissons pas chercher! Juliette! (Miette court à

la harpe et exécute la première phi'ase du morceau de Hœndel.) Dieu de

grâces et de bonté, dissipe les ténèbres qui l'environnent! N'a-t-il pas assez souffert, lui, qui n'avait rien à expier? Rends ta lumière à cette âme si pure, et que, délivrée de son trouble, elle savoure le seul bonheur qui lui convienne, celui d'être ardemment aimée !...

FAVILLA, dans un grand trouble, donne son violon à Anselme.

Continuez!... (L'orchestre du fond exécute le motif de Haindel; Anselme, le dos aif public, joue le premier violon ; pendant l'exécution. Favilla a une pantomime très-animée jusqu'au trémolo. Faisant un cri.)

Ah! je me souviens!... mais cest affreux!... ce mot, ce mot terrible : Favilla, je le veux! —Et il était trop tard!... Mais pourquoi donc trop tard?... qu'avais-je fait de... ? Attendez !

Il était la, lui... (plaçant le fauteuil comme au premier acte, le dos au

public), et moi... (il va à la cheminée) ici!... Je tenais l'écrit; je disais : « Non, non ! pas de récompense ! votre amitié ! rien

que vôtre amitié!... » Et alors... (il touche le flambeau qui est sur la cheminée.) Ah!... oui! c'est cela... (Reculant d'un pas et regardant le feu.) Je l'ai brûlé!

Page 1