M. AUBERT, EDMÉE, MARCASSE, LE CHEVALIER, BERNARD
Bernard, vèUi à la mode des philosophes amateurs de 1 époque : les cheveux sans poudre, une lenue sévère, un peu puritaine, mais ou sent la coquetterie de la jeunesse et le goût du luxe cachés sous cette aiïectalion. , - ,
LE CHEVALIER, qui (h)nne le bras à Bernard.
Tiens, asseyons-nous ici... je me sens fatigué... et tu me fais égosiller! Tu m'irrites! l'éducation l'a rendu pire que tu n'étais. . .
BERNARD
Pourquoi m'avoir arraché à ma vie sauvage? Mes instincts vous froissaient, et, à présent, ce sont mes idées... Ah! vous êtes assez vengé... vous n'êtes pas le seul ici qui soit irrité et malheureux!
LE CHEVALIER
Qu'est-ce à dire ?
EDMÉE, qui a parlé avec Marcasse, au fond. Marcasse, venez saluer mon père. Il a toujours du plaisir à vous voir.
LE CHEVALIER, assis, levant son cliapcan et souriant.
Don Marcasse? Mais certainement! un honnête homme, un vieux ami de ma maison !
MARCASSE, en regardant Edmée.
Reconnaissant!
LE CHEVALIER, à Marcasse.
Ah çà ! mon ami, il y a un temps inûni qu'on ne vous a vu! vous voyagez toujours?
MARCASSE
Limousin, Poitou, Bourbonnais, champ par champ, grenier par grenier, meule par meule, il faut du temps!
LE CHEVALIER
C'est un métier de Juif errant ciue tu fais là!
ai A R c v s s E .
Marcher, voyager, c'est bon! mais le métier, fort sol! Beaucoup de danger et point d'honneur... Autrefois... (il se
redresse) bon soldat! Si je croyais. . (a Aubert, qui est près de lui.)
La guerre, belle chose, monsieur!... le marquis de la Fayette...
BERNARD, riant.
Ah ! pour le coup, mon oncle, voilà le judicieux Marcasse, à qui je ne le fais pas dire, et qui défend la cause de l'indépendance.
LE CHEVALIER
Tu vas recommencer, toi? Tu es d'une obstination endiablée! Le beau philosophe, ma foi! l'esprit fort! à son âge! Tenez! l'orgueil est au fond de toutes vos idées nouvelles... (S'animant.) Yous brisez sans respect avec le passé! vos pères, vos aînés, vos guides naturels, ne sont plus que dos radoteurs, et vous prétendez leur passer sur le corps, quand vous auriez encore besoin de lisières et de bourrelet!
BERNARD
Oh! mon oncle ! nous savons que vous haïssez les philosophes et que vous tiendriez tète à Rousseau et à Voltaire en personne!
Eh bien, pourquoi pas? M. de Voltaire est un homme d'esprit qui saurait discuter. Quant à votre M. Rousseau de Genève, c'est un fou ! Ne voilà-i-il pas que tous les morveux de ce temps-ci se posent en miles !
BERNARD, aigre. ■ -
Ah! c'est pour moi, cela!
LE CHEVALIER
Eh bien, quand ça serait pour loi?
BERNARD
J'en serais flatté! . '
LE CHEVALIER. ;'
Il n'y a pas de quoi!
EDMÉE, bas, à Bernard.
Allons, Bernard ! taisez-vous donc.
BERNARD
Pourquoi me taire? Déserterai-je le culte de la philosophie? Mentirai-je à mes principes, à ma conscience? Renierai-je l'éducation que j'ai su acquérir, et les trésors où j'ai puisé la lumière de l'esprit? Me laisserai-je imposer les sots préjugés que mon siècle repousse? Non! je suis, je veux être l'homme de mon temps, et je combattrai l'absurde, fût-ce contre mon propre père! Une erreur est toujours une erreur, et c'est un pauvre argument que celui-ci : « J'ai raison, parce que j'ai des cheveux blancs ! »
Le chevalier frappe avec bruit sa tabatière et paraît liors de lui. M. AUBERT, au chevalier.
Pardonnez-lui! il ne fait que de commencer à raisonner...
Permettez, monsieur Aubert, j'ai coutume de prendre mes leçons, à mes heures, avec une déférence et une attention dont je ne pense pas que vous ayez désormais à vous plaindre.
M. ALBERT
Loin de là, je reconnais...
BERNARD, avec hauteur.
Eh bien, reconnaissez aussi qu'en dehors de ces heures-là^ je m'appartiens, et que ma vie ne saurait être une leçon perpétuelle, (m. Aubert fait une inclination froide et se détourne.) Allons! ne puis-je me défendre sans blesser votre susceptibilité? MARCASSE, s'échappaut malgré lui.
Susceptible, lui?... Non!
BERNARD, regardant Marcasse par-dessus son épaule. Ilein? Qu'est-ce qu'il fait donc là, l'homme aux belettes?
LE CHEVALIER
Il est de ma compagnie apparemment, (interrompant Bernard, qui veut répondre.) Taisez-vous! j'ai assez de vos sottises!
BERNARD, à Edmée , qui paraît brisée.
Vous aussi, certainement, vous me donnez tort?
EDMÉE
On a toujoufs tort quand on blesse ceux qu'on aime!
LE CHEVALIER, se levant.
Ah! il ne comprend pas cela, lui! la tendresse, le respect filial!... fi donc! c'est passé de mode! (a Edmée.) Ces discussions éternelles me fatiguent, (a Bernard, qui veut répondre.) Tenez, voilà un paysan qui vient vous parle.*-. Ah! ne donnons pas le spectacle de nos querelles!
MARCASSE, à part, regardant Bernard.
Hélas! oui, bien changé!