LE CHEVALIER. M. ALBERT. EDMÉE
Le père cl. la fille sont accablés tous deux, de chaque côté de la scène. Le chevalier est absorbé; Edmée, Iremblante et comme réfugiée derrière
M. Aubort, qui xst debout aufirès d'elle.
EDMlilC, à M. Aubert.
Ohl il finira par laisser échapper ce lalal secret, et ce sera le dernier cou[) pour mon père!
M. AUIiKRT.
Edmée, il faut avoir le courage de rompre un lien funeste! M. de la Marche [)eul vous sauver... (.Montrant la maison de Patience.) Il est là...
Quoi ! malgré...? • .
.M. ALBEKT.
Oui, malgré votre défense.
EDMÉE
Mais si Bernard le rencontre...
M. AUBERT
Il ne s'agit plus de Bernard, Edmée; il s'agit de votre père; voyez son abattement.
EDIIÉE, se tournaat vers son père, qui a la figure cachée dans ses mains.
Mon père! (s'éiinçaut vers lui.) Vous souffrez ?
LE CHEVALIER
Non, rien; laisse-moi, ma fille.
EDMÉE, tombant à ses pieds.
Vous me repoussez?
LE CHEVALIER, la pressant sur son cœur.
Toi? 0 Dieu !
EDMÉE
Vous pleurez? (a Aubert.) Mon père pleure! Oh! qu'il est cou[)able, celui qui fait couler de telles larmes!
C'est la première fois depuis la mort de ta pauvre mère. Que veux-tu! je suis vieux, je suis l'aible.
M. AUBERT
Non, monsieur, vous ne serez jamais faible; maisvotre co'ur est brisé, et il faut que votre (ille le sache.
LE CHEVALIER
Taisez-vous, mon ami.
Mon père! vous doutez de ii.oi? vous croyez que je peux aimer quelqu'un plus que vous sur la terre?... Non, c'est impossible!... Nous avons été afl'reuscmenl éi)rouvés dans noire famille; nous avons tout accepté à nous deux, parce que nous ne faisons qu'une âme, qu'une volonté, qu'une conscience. Je peux donc tout supporter pour vous et avec vous; rien sans vous, rien contre vous.
LE CHEVALIER
Edmée! mon enfant, mon bonheur, mon soutien... Ah! pourquoi ce démon d'orgueil s'est il mis entre nous? C'est moi... c'est ma faute,., j'étais trop heureux!... Je me plaignais d'être trop calme, trop choyé^ Iroj) regardé comme un oracle! Son énergie, sa naïveté me séduisaient; je l'ai aimé follement, aveuglément; j'ai songé à en faire mon fils; je t'ai aidé à éloigner les obstacles, et, à présent... hélas!...
M. AUBERT
Il est temps d'ouvrir les yeux cependant, et de voir que voire indulgence a produit des fruits amers! Tous deux vous avez été touchés de sa ?ituation, éblouis de son intelligence rapide, de son ardeur au travail, de sa volonté peu commune... Mais ces grandes (jualités, en se développant, ont donné l'essor à une vanité immense, et la vanité est un vertige qui dérange l'esprit et qui dessèche le cœur!
Ah! que vous êtes devenu sévère pour lui, mon ami!
LE CHEVALIER
Oui, vous l'êtes trop, si Edméc le voit avec d'autres
yeux!... Tenez! elle aussi, elle pleure!... ne comprenez-vous pas?...
EDMKi:.
Non, je ne ])leure pas! Je n'ai plus de larmes! je suis brisée ! Oui, mon père, voici la vérité : je me consume entre l'espoir et la crainte. Bernard est à la fois meilleur et pire que vous ne croyez; il y a des moments oii je crois sentir en lui mon frère! d'autres où j'ai froid, où j'ai peur en retrouvant dans son regard, dans sa pensée, l'homme d'autrefois, rendu plus terrible par la puissance du raisoimement ! et cependant...
LE CHEVALIER, l'obsi'rvant avec inteiilion.
Cependant cpioi? Dis-moi tout!
EDMÉE
Mon Dieu! j'ai mes défauts aussi! des défauts qui ressemblent parfois aux siens. Le même sang ne coule-l-il pas dans nos veines? Le sang des Mauprat, plus impétueux, plus bouillant, vous le savez bien, que celui des autres! J'ai eu des moments de hauteur, des accès de colère. Je l'ai irrité, blessé! Oui, je me plaisais à mesurer ma force avec la sienne, et, devant les menaces de l'avenir, je m'écriais follement : « Non, Bernard, tu ne briseras pas la fille de mon père! A Mauprat, Mauprat et demie!... » Et puis je redevenais enfant. Je suis comme vous, je me lasse vite de gronder! J'avais besoin de voir sourire ce mâle visage assombri par mes reproches... Ah! que voulez-vous, mon père, mon ami!... Je suis faible au fond du cœur, je suis femme!
LE CHEVALIER, vivement cimi.
Edmée! tu l'aimes! je le savais bien ! C'est pour cela que j'ai tant lutté pour le rendre meilleur, mais je ne fais que l'exaspérer! Eh bien, je ne lui résisterai plus. Il veut toujours avoir raison, je me tairai; il veut être le maître, qu'il le soit! Je me coriigerai. moi; je me vaincrai, puiscpi'il ne peut pas se vaincre! N'est-ce pas mon devoir, à moi qui ai si peu de temps à vivre, de lui céder l'empire du présent? Tu l'aimes, ma fille! c'est à moi de me sacrifier.
M AUPRAT
7tf
EDMEE.
Non, non! je repolisse ce sacrifice impie ! Vous voir subir une pareille torttire, laisser avilir votre dignitë paternelle, vous faire désirer la ihort!... Non, mille fois non! Je haïrais Bernard le jour où je vous verrais brisé et dominé par lui!
LE CHEVALIER
Mais, sans lui, tu vivrais triste et malheureuse... Ah! que tout cela me fait de mal! (ii veui se lever ei retombe.} Je n'en peux plus, monsieur Aubert!
EDMÉE. -
Qu'est-ce donc? Vous pâlissez!
LE CHEVALIER
Non! je suis bien... (n se lève.) Mon parti est pris 1
M. AUBERT
Monsieur, ce combat use vos forces, il faut qu'il cesse, Edmée s'en chargera.
Oui, merci, mon ami! Je vous suis, mon père! Le chevalier s'éloigne avec M. Aubert, pendant que M. de la Marche sôi-t de la maison de Patience.