SCÈNE II BERNARD. MARCASSE
MARCASSE
Eh! mon capitaine, pourquoi si abattu? Tout le monde en bonne santé, là-bas ! encore deux ou trois heures ! un cheval frais dans cinq minutes... Bon courage, et merci à Dieu !
BERNARD
Ah! mon ami, que je suis ému ! Je ne sais ce qui se passe dans mon triste cœur, dans ma pauvre tète ; mais, à mesure que j'approche, la confiance me manque, l'espoir me fuit ! Tout m'est présage de deuil et de malheur. Oui, j'ai l'esprit frappé ! Le soleil qui, dans la journée, me souriait du liant descieux, pourquoi se couche-t-il dans un nuage de sang? Et ce maudit cheval, qui semblait plein d'ardeur et de force, pourquoi tombe-t-il comme foudroyé devant ce lieu sinistre? Être forcé d'y entrer quand je détournais la tète en passant pour ne pas le voir ! Et cette chambre où l'on nous amène d'un air de fête! ne la reconnais-tu pas, Marcasse? C'est celle de Jean le Tors. Voilà ces vieux murs tant de fois tachés de sang, voilà le fauteuil où il s'asseyait pour méditer ses
cruautés, et, d'où, après m'avoir attaché aiix colonnes de son lit, il se repaissait, l'infâme! des larmes d'un malheureux enfant.
MARCASSE
N'y pensez plus, vous allez être heureux.
BERNARD
Qui sait ? La justice du ciel est-elle enfin satisfaite? suis-je assez purifié et digne de pardon?
MARCASSE
Oui ! oui !
BERNARD. '
Ah ! si cela est, c'est à toi que je le dois, Marcasse, à toi qui m'as suivi en .Amérique pour me parler d'elle, à toi qui m'as fait comprendre le dévouement par la seule éloquence de ton propre exemple !
Il lui serre la main.
. - SCÈNE in
iiiARCASSÊ, BEkNARD, TÔURNY.
Tourny apporte du vin et quelques plats et ustensiles dans une corbeille qu'il pose siir la table.
TOURNY
Pardon, excuse, not'maître, si je vous ai fait attendre, c'est ma mère qui est plus malade. Elle vient de tomber en faiblesse pour s'être fâchée après moi, parce que je vous ai amené ici.
MARCASSE
Pourquoi? •
TOURNY
Oh! dame! qui sait? la tête s'en va! 11 y a trois jours qu'elle vient rebâter à nuitée dans c'te chambre et qu'elle n'y veut plus souffrir personne ! avec ça que le mariage de la demoiselle lui embrouille les idées.
BERNARD, tressaillant.
Le mariage? qui donc se marie ?
TOURNY
La demoiselle Edmée avec le grand lieutenant ! Oli ! il en est parlé dans tout le pays, et vous venez à point pour être
de noce. (Étonné des signes de Mariasse.) ExcUSez-moi, je ne dis
peut-être pas la chose dans les bons termes : on est si simple, nous autres paysans !
MARCASSE
C'est bien, assez, merci!
Il le reconduit dehors.