SCENE 111 GÉRARD, SARAH
SARAH, à part.
Elle en parle bien à son aise, riieureuse femme à qui personne ne s'est jamais imaginé de faire la cour !
GÉRARD, qui a ouvert sa malle, et qui m a tiré un albnm et des crayons. 11 est assis li droile.
Elrbien, vous retombez dans le spleen ? [Posant l'album et le crayon, à part.) Au fait, j'aime mieux sa mélancolie que sa gaieté, (liant.) Pourquoi ne voulez-vous pas me dire la cause...?
SARAH, vers la fontaine.
De mon spleen ^ Il est dissipé : ne vous en tourmentez pas.
GÉRARD
Si fait, vous êtes mélancolique : c'est votre habitude. Voyons, vous avez vingt-quatre ans ; vous êtes intelligente, instruite, charmante; vous appartenez à ujie grande famille, vous avez une grande existence, et, dans tout cela, je ne vois pas de motifs pour maudire votre étoile. Je vous accorde que le passé n'a pas été riant, qu'on vous a sacrifiée, enfant, à l'ambition ; que milord Melvil avait le porto et le cherry fort maussades. Mais vous êtes veuve depuis trois ans, vous vivez où il vous plaît et comme il vous plaît. Élevée en France, Française par la grâce et l'esprit, pourquoi ne l'ètes-vou^ pas par le cœur et le courage? pourquoi vous obstiner dans celte réserve, dans cette froideur de relations, qui est l'idéal ou le supplice des femmes anglaises?
SARAH, rèveusa.
Tenez, Gérard, je n'ai qu'un mot pour vous répondre. Je ne veux aimer qu'une fois, et ce sera pour toute ma vie... Mais le moment n'est pas venu.
GÉRARD
C'est-à-dire la per.-onue! Grand merci. Ahl vous êtes d'une
d24 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND
SARAH
C'est le premier devoir d'une amitié vraie. Voyons, clier comte, il y a déjà des années que nous nous connaissons, et des semaines que, rapprochés par le hasard...
GÉRARD
Ah ! vous croyez encore que c'est le hasard qui m'a amené cette année aux eaux de...?
SARAH
Disons, si vous voulez, la destinée. Elle avait déjà voulu que vous fussiez le plus intime ami du frère chéri que j'ai perdu, et je suis habituée à vous regarder...
GÉRARD
Comme un second frère? Et vous croyez que c'est là un rôle facile auprès d'une femme comme vous ?
SARAII.
C'est un rôle que vous aviez accepté sans elîort, et qui ne peut pas être devenu impossible, du jour au lendemain. M;iis j'ai tort de vouloir parler raison avec vous aujourd'hui.|Pour la première fois, vous êtes bizarre... ou plutôt vous êtes vulgaire. Vous voilà avec moi comme tous les Français se croient obligés d'être avec les femmes.
Elle redescend.
GÉRARD, piqué; il s'est levé.
Vous avez bien raison de dédaigner les Français! Les Anglais sont si tendres !
SARAII.
Les Anglais ont une personnalité raisonnée, systématique. La vôtre est instinctive et impérieuse. Je ne sais laquellfe vaut le mieux ; mais je sais, mon ami, que vous n'êtes pas amoureux de moi sérieusement, et que vous vous sentez irrité parce que je ne veux pas être coquette avec vous.
GÉRARD
Et qui me dit que vous ne l'êtes pas? Que sait-on de vous, qui restez sans cesse sur le qui-vive de la pruderie?
SARAII.
Assez, Gérard, assez ! vous devenez injuste. Je vois que
FLAMIXIO 1-25
VOUS êtes vif : si vous êtes quelquefois amer, jo ne veux pas le savoir. Je vais ni'intéresser à la pèche de Barbara. Venez nous rejoindre quand vous serez redevenu vous-même.
Elle remonte.
GÉRARD
N'allez pas seule... Je vais vous conduire auprès d'elle.
SARAH
Non ; je la vois d'ici.
GÉRARn.
Vous ne voulez pas ?
SARAII.
Non.
Elle sprt par lo fond.