SCÈNE IV GÉRARD, puis FLAMINIO
GÉRARD
■ Je viens de faire une sottise ! j'ai parlé trop tôt. C'est cet air écossais qu'elle a chanté hier au soir. C'était mystérieux, c'était suave, (il prend un crayon et un album.) Bah! milady dédaigne les hommages!... ne pas seulement vouloir se donner la peine de vous en savoir gré ! Décidément, l'absence de la coquetterie est le pire défaut qu'une femme puisse avoir, (ii casse son crayon avec dépit.) Je suis furieux, moi, et je me vengerais bien volontiers! (Voyant Flaminio qui' est entré sans bruit jiar le fond à sjauche, qui s'est dirigé vers le chalot et qui s'est arrêté pour l'observer.) Mais quel est donc ce sacripant qui semble me guetter?
Il s'assied à droite.
FLAMIMO, à part. Il est vêtu d'une façon misérable; il est chevelu, barbu, presque elTrayant d'aspect.
Qu'est-ce qu'il fait donc là, ce monsieur ?
GERARD, à part, l'observant avec quelque méfiance, tout en ayant l'air de dessiner.
Est-ce à moi ou à mon bagage qu'il en veut?
F LA M IN 10, qui s'est approché des objets déposés au second plan près du chalet, touchant le fusil de Gérard qui s'y trouve.
Une belle arme ! très-belle arme de chasse ! Ça doit porter très-juste.
11 soulève le fusil.
GÉRARD
Quand vous aurez fini ! dites donc ! ne vous gênez pas !
FL.VMINIO.
Que Votre Seigneurie se tranquillise! (Posant le fusil.) Je ne crois pas avoir la mine d'un brigand !
GÉRARD, à part.
Ma foi, si i un peu !
FLAMINIO, ouvrant un album resté sur la malle de (l(''rard, railleur.
Eh! eh! ça ne manque pas de facilité. Je dirai même que ça a beaucoup de facilité !
GÉRARD , de même.
^Monsieur trouve ?
FLAMIMO, fermant l'allium.
Ah! le chic ! on se sauve par là? Mais cela me suffit pour voir que Votre Seigneurie s'occupe d'art et non des affaires de la douane.
GÉRARD
Ah! vous êtes contrebandier? Comme ça se trouve! je
manque de cigares.
Il se lève.
FLAMIXIO.
Voilà, monsieur! (il lui présente un paquet de cigares.) Ils sont excellents. (r,érard fait le mouvement de prendre de l'argent dans sa
poche.) Non, merci! Je ne vends pas au détail. Je vous prie d'accepter.
GÉRARD, prenant un cigare.
Alors, c'est un échantillon. Vous m'enverrez...
FLAMIXIO.
Goùlez d'abord.
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GÉUARD. /
Vous êtes établi dans le pays ?
FLAMIMO.
Non, j'y fais la contrebande par occasion. L'occasion, monsieur, c'est la vie !
GÉRARD
Voilà un aphorisme... Il est très-bon, votre cigare! (s'asseyant et le regardant.) Ah gà! VOUS êtes un drôle de COrp.s, VOUS, et je me trompais! Vous n'avez pas une mauvaise figure.
FLAMINIO, railleur.
Belle tête, monsieur! heureuse physionomie! type italien s'il en fut! prestance avantageuse... et pétri de grâces! Regardez-moi bien.
11 écarte ses cheveux et se campe.
GÉRARD, fumant.
C'est, ma foi, vrai ! Vous devriez vous faire modèle.
FLAMINIO
Je l'ai été, j'ai commencé par là mon éducation. Un sot métier, et fatigant! mais il m'a procuré la seule instruction qui fût à la portée de mes moyens : celle qu'on acquiert (et très-vite) dans la fréquentation et la causerie des artistes.
GÉRARD
Ah ! oui-da ! Au fait, vous aviez peut-être tout ce qu'il fallait pour être artiste vous-même ?
FLAMINIO, gaiement.
Je le suis, monsieur; je chante, j'ai une voix magnifique. Je ne suis pas musicien précisément, mais je joue de tous les instruments, depuis l'orgue d'église jusqu'au triangle. Je suis né sculpteur et je dessine... mieux que vous, sans vous offenser. J'improvise en vers dans plusieurs langues. Je suis bon comédien dans tous les emplois. Je suis adroit de mes mains, j'ai une superbe écriture, je sais un peu de mécanique, un peu de latin et le fraudais comme vous voyez. Je ne monte pas mal les bijoux; je suis savant en céramique et en numismatique. Je danse la tarentelle, je tire les cartes, je magnétise. Attendez ! j'oublie quelque chose. Je suis bon nageur,
bon rameur, homme de l)elles manières, liardi conteur, orateur entraînant !... enfin j'imite dans la perfection le cri des divers animaux.
GÉRARD, riant.
Que de talents !
FLAMIXIO , toujours gai.
Oh! carissimo! ie puis dire, sans me flatter, que, si je ne suis pas le favori de la fortune, je suis, au moins, celui de la nature.
GÉRARD
C'est possible, mon cher; mais elle ne vous a pas gâté sous le rapport de la modestie,
FLAMIXIO. -
Si fait, mon bon ami! C'est précisément la modestie qui m'a empêché de parvenir.
GÉRARD
Ne serait-ce pas plutôt la paresse, mon bon ami?
FLAMINIO
Eh bien, donc ! la paresse et la modestie, ça se tient ! L'une est la cause, l'autre est l'effet.
GÉRARD
Je ne sais pas si ce que vous dites là est profond, mais c'est ingénieux, (il se lève.) Savez-vous que vous m'intéressez beaucoup? Si vous n'avez pas les vices qu'engendrent l'inconstance et l'incurie de la misère...
FLAMINIO
Oh ! la misère, monsieur, c'est bien relatif! Quant aux vices, non! ça rend bête, et, tel que me voilà, je tiens à la divinité de mon essence. "Je l'ai vu de près, le mal, dans ma vie errante! Je ne me donne point à vous pour un sage : diable, non ! Le moyen de l'être avec ce physique ! mais les instincts de perversité ne sont pas en moi, et tout excès me répugne.
GÉRARD
Votre histoire doit être curieuse?
FLAMIMO.
Je vous la raconterais bien si je m'en souvenais; mais c'est
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encore un rêve trop confus. On ne juge les faits qu'à distance, et je suis dans le coup feu de la vie. J'ai vingt- cinq ans et je me nomme Flaminio, le premier nom venu, comme vous voyez. Je ne vous dirai pas que je suis un enfant de l'amour, j'aime à croire que l'amour n'abandonne pas ses enfants; je ne suis pas si noble que ça : je suis un enfant du hasard. On m'a trouvé sous un berceau de pampres, au bord de l'Adriatique, au pied d'une belle et souriante madone. De pauvres pêcheurs m'ont recueilli, élevé, nourri, battu et abandonné à moi-même, le jour où j'ai été réputé assez fort pour me tirer d'aflaire. J'avais alors douze ans et je ne savais pas lire. Jugez des péripéties d'une existence qui commence ainsi ! Eh bien, j'ai conservé une gaieté inaltérable, et, sans un défaut qu'on me reproche...
Ah ! voyons donc, enfin, ce défaut que vous voulez bien avouer.
FLAMINIO
Du tout ! c'est, selon moi, ma plus grande qualité. Elle m'a été bien plus utile que nuisible, au fond !
GÉRARD
Eh bien, qu'est-ce que c'est?
FLAMINIO
Eh bien, voilà ! Je ne peux pas réfléchir. Nod, vraiment ! Je rêve, je contemple, j'imagine, je crée; mais, quand il faut creuser une idée, une situation, serviteur! L'ennui me prend à la gorge, et j'aime mieux, en contentant mon caprice, me livrer à la destinée. Voilà pourquoi, essayant de tout, et ne m'obstinant à rien, j'ai connu l'aisance et la misère, alterna tive divertissante et philosophique, monsieur, où l'on dépense sa dernière pièce d'or gaiement et libéralement, sans se préoccuper du lendemain, de l'habit qu'il faudra vendre «et de la guenille qu'il faudra endosser. Tenez, j'ai sur moi la preuve qu'il y a parfois de bonnes veines dans mes finances, quand il s'en trouve dans ma volonté. Voilà une montre fort belle, dont je ne puis consentir à me défaire, bien que
lao THÉÂTRE COMPLET DE UEOKGE SAND
je manque de choses rëpulées plus utiles. Que voulez-vous ! pour l'artiste, l'essentiel, c'est le superflu.
GERARD, qui a regard i' la montre.
Ma foi, oui, elle est belle, et je vous admire. Si toutefois... Non ! j'ai tort. La physionomie ne trompe pas à ce point. Mais écoulez-moi, Flaminio La livrée d'une misère volontaire, qu'elle soit le résultat de l'inconduite ou de l'imprévoyance, est quelque chose qui choque comme un cynisme, comme une insanité de l'âme, et je veux vous en voir débarrassé encore une fois.
Ah ! vous allez m'ofïrir un emploi, un esclavage? Merci, je trouverai bien à m'occuper sans ça.
GÉRARD, à part.
C'est une idée, ça! Non, je vous offre...
Il va vers son bagage.
FI>AMIXI0, avec beaucoup de hauteur.
J'espère, monsieur...
GÉRARD
Non ! ce n'est pas de l'argent. Je veux tout bonnement vous donner des habits en échange de vos cigares.
FLAMIMO, dédaigneux.
Vos vieux hal)its ! c'est ça !
GÉRARD
Non pas! des habits tout neufs et que je comptais mettre ce soir. Ne me refusez [tas; avec cela, on se présente partout, et on trouve souvent rem[)loi de l'intelligence sans passer par des épreuves fâcheuses pour l'amour-propre. Tenez, j'ai là de quoi vous métamorphoser de la tête aux pieds...
FLAMINIO, regardant la malle ouverte.
Et du linge! du beau linge parfumé! Ah ! pazzia !
GÉRARD
Allons, emportez celte malle, je vous la donne. Habillez vous, el ensuite. ..
FLAMINIO
Non pas, monsieur. J'accepte, mais pour bien peu d'in-
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stanls. J'ai une idée... un motif... grave! Quand le soleil sera couché, je vous dirai pourquoi je cède à celte fantaisie de sybarite.
GÉRARD
Moi, j'espère que, jusque-là, vous prendrez goût à la métamorphose, d'autant plus...
FL.VMINIO.
Aïe ! on vient par là... Il n'y a pas de temps à perdre.
Il tire une clef Je sa poche et ouvre le chalet en tenant la petite malle. GÉRARD.
Tiens! vous demeurez ici? Nous nous reverrons tout à l'heure, n'est-ce pas?
FLAMIMO.
Certes !
Il entre.