III H
FLAMINIO, tressaillant et fronraul le sourcil.
Ail! duc, Je VOUS en prie!
LE DUC
Bah! bah! je dis les choses comme elles sont, moi! Si la vertu succombe...
FLAMINIO
Une vertu comme la sienne ne succombepas, quand elle est gardée par un respect comme le mien !
LE DUC
Alors, je dis que, si le respect succombe, l'amour pourra bien s'épuiser sans qu'on songe au mariage, et, alors, tu auras sacrifié un bel avenir d'artiste... (Flaminio fait un geste d'impatience.) Ah! dame, écoute donc, il y a un peu de ma faute, et j'ai le droit.
Le duc parle sans ménagement, mais je crois qu'il faut pourtant ne pas reculer devant l'alternative... Je ne pense pas, moi, que vous ayez l'ambition qu'on vous suggère...
LE DUC
Et pourquoi donc pas, s'il vous plaît? Vous vous piquez de connaître le monde, mon cher comte, parce que vous y a\ ez toujours vécu. Moi qui suis resté si longtemps à la porte, je vous réponds qu'on le voit mieux du dehors qu'au dedans, et je vous dis que le monde est plus fou et meilleure personne que vous ne pensez. Il est facile, curieux, commère, amoureux de nouveautés, et il met ce qui l'étonné ou l'amuse bien au-dessus de ses vieux préjugés de naissance et de fortune. Bah! bah! Allons donc! il n'y a plus, dans les satons de Paris, que des gens égaux devant l'habit noir, qui se recherchent... et qui dînent les uns chez les autres, pour peu qu'ils y trouvent leur intérêt ou leur plaisir. Il n'y a donc plus de mariages d'amour qui scandalisent ; bien au contraire, on les aime, et, pour une douzaine de vieux bonnets qui en glosent, il y a dix milles têtes blondes ou brunes qui rêvent d'un mari jeune', beau et bon, à la place de celui qu'elles ont, ou qu'elles risquent d'avoir.
FLAMINIO 183
GÉRARD, à Flaminio.
Que répondez -VOUS?
FLAMINIO, absorbé.
Rien. J'écoute!
GÉRARD
Alors, je répondrai, moi. Le duc a raison de dire que le monde appartient à ceux qui s'en emparent, et qu'il subit le prestige du succès. On aime les gens heureux, oui, certes; mais c'est à la condition qu'ils soient actifs, ambitieux, habiles ! Pourquoi? Parcfe que ceux-là répondent à tous les instincts d'une société avide d'entreprendre des choses difficiles et neuves. Ils ne vont pas seuls ; tout s'agite et monte avec eux. On les trouve logiques; ils le sont. Mais celui que l'amour sollicite à l'inaction et condamne à un doux néant... le sacrifice est beau, sans doute, mais le monde n'y comprend rien. Il veut que les passions éclatantes soient justifiées par l'emploi de facultés éclatantes; et il raille cruellement, chez une femme, les affections dont le but lui semble trop facile à deviner. Alors, plus il a été forcé de la respecter, celle femme, jusque-là timide et voilée, plus il se divertit de ce qu'il appelle une faiblesse; et cette faiblesse-là, le mariage ne la légitime pas, il la divulgue.
LE DUC, à Flaminio.
Et tu dis ?
FLAMIMO, rêveur.
Rien. J'écoute !
LE DUC, se levant et passant à droite. Moi, je dis que, tu serais bien niais d'avoir de pârfeiFs scrupules à l'égard de celle qui te coule si cher !
FLAMIMO.
Non, je la bénis ! elle me "orce, elle m'habilue à travailler! (Remuant des livres.) Ténèx, je lis, je m'instruis, je veux devenir un esprit sérieux... Ce n'est pas si difficile que je croyais !
LE DUC
Oui; quelque chose de beau! de la science, des joujoux et des cruches ! Tu iras loin avec ça!
FLA.MINIO, ne se contenant plus.
Et OÙ donc voulez- vous que j'aille ? Est-ce à moi que vous posez de pareils problèmes? Oubliez-vou5 que je suis celui qui vit, celui qui aime, et non celui qui réQéchit et calcule ?
(il se lève, ainsi que Gérard.) Ah! tenez, VOUS me tuez tOUS les
deux! Laissez-moi! laissez-moi dans ma fièvre et dans mon rêve ! dans ma douleur et dans ma joie! Laissez-moi ne pas savoir, ne pas prévenir, ne pas vouloir ! Je touche à une crise, dites-vous? Non, je n'y touche pas, j'y suis; elle va éclater, je le sens. Aujourd'hui, demain peut-être, elle m'aura emporté dans le ciel ou dans la tombe !... qu'importe! LE DUC , haussant les épaules.
Tout ça n'est pas une conclusion. La mienne est qu'il faut épouser.
FLAMINIO
Épouser? Merci du conseil, mais je n'en ferai rien; j'aime mieux souffrir. Et vous, Gérard, le vôtre?
GÉRARD
Ah! je n'ose vous le dire, mon ami; c'est trop cruel!
FLAMINIO
M'éloigner, n'est-ce pas ? rompre ? Vous avez raison, merci ! mais j'aime mieux mourir !
On frappe; il va ouvrir, un domestique sans livrée lui parle bas
à 1^ porte.
LE DUC, il Gérard.
C'est elle qui l'envoie chercher, je parie ! c'est sans doute un raccommodement.
GÉRARD
Comment ! est-ce que... ?
LE DUC
Oui, oui, il y a de la brouille quelquefois. Vous sauriez ça si vous n'étiez pas devenu si mondain. Ah ! vous négligez le beau petit salon bleu !
GÉRARD
Que voulez-vous ! je m'étourdis; on s'ennuie tant à Paris 1
LE DUC
Et on y vit quelquefois si mal ! Je m'ennuierais bien aussi ; mais je n'ai pas le temps. Corpo del diavolo! il est deux heures! il faut que je cojire chez mon avoué.
11 reiuonle.
GÉRARD
Ça n'avance donc pas ce procès ?
LE DUC, cherchant son chapeau.
Si fait, ça marche, ça marche trop, à présent !
GÉRARD
Prenez ma voiture, si vous êtes en retard. .
LE DUC
Non, merci, c'est tout près. J'irai plus vite à pied.
Il sort.
GÉRARD, à Flaminio.
Ah çà ! je crois que vous attendez une visite intéressante...
11 va pour sortir aussi.
LE DUC, revenant.
Voilà quelqu'un qui te cherche. Je vois que tu te distrais
quelquefois de la grande passion... C'est pas un mal, mais il
faut de la prudence ! Gérard, vous vous tairez! (a la cantonade.)
Entrez, mamselle, je m'en vas.
11 sort. Rila entre.