‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 15 sur 71 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LUC

Je pense que pour être à Grenoble dans la soirée...

LA MÉNAGÈRE

Il faut prendre celui du matin.

LUC

Merci.

(La ménagère sori. Il coupe une page. La vieille dame 1er mine son enlremels. Jeannine a laissé le sien, La ménagère revient. Elle donne la lumière, car il vient de poser son livre. La ménagère dessert, en commençant par Jeannine. )

LA VIEILLE DAME, commc la ménagère arrive à sa table.

Ce sera du tilleul, ce soir, Mademoiselle.

LA MÉNAGÈRE

Bien, Madame. Encore une vilaine journée.

LA VIEILLE DAME

Oui, pas trop froide. Il ne faut pas nous plaindre. Il a neigé, à Chamonix.

(La ménagère sort. Jeannine se lève et sort par la porte de droite. Ici, la draperie qui masquait cette partie de la scène s'écarte et l'on voit Jeannine pénétrer dans sa chambre envahie par le crépuscule. Elle va devant la glace, s'y regarde un moment, rajuste ses cheveux. Elle prend un roman sur

la labîe, s'approche de la fenêlre ei commence à lire, aux dernières lueurs du jour. Dans la salle à manger, la ménagère rentre, apportant le tilleul de la vieille dame,)

LA VIEILLE DAME

Merci. {Désignant du regard la chambre de droite et à voix basse.) Mme Felse n'est pas bien, aujourd'hui.

LA MÉNAGÈRE

Je l'ai remarqué, Madame.

LA VIEILLE DAME

Je lui ai parlé, après le déjeuner. Je voulais lui tenir un peu compagnie. Elle m'a quittée au bout d'un instant et s'est enfermée dans sa chambre... On n'ose pas insister.

LA MÉNAGÈRE

Il ne faut pas être trop discret avec elle. Madame. Hier, je l'ai trouvée dans le jardin, toujours sur ce banc qui est au bord de l'eau, et je suis restée un bon moment près d'elle. Au début, elle me répondait à peine. Et puis, elle s'est mise à causer gentiment. J'ai senti que je lui faisais du bien.

LA VIEILLE DAME

Pourquoi ne se promène-t-elle pas ? Elle devrait se promener.

LA MÉNAGÈRE

C'est ce que je lui ai dit. Madame. Voilà huit jours qu'elle est ici et elle n'est même pas montée à la ruine.

VnOLOGVE 175

LA VIEILLE DAME

Elle ferait mieux de s'en aller. Ce n'est pas un endroit pour elle.

LA MÉNAGÈRE

Elle part dans quelques jours.

LA VIEILLE DAME

Elle retourne... là d'où elle vient?

LA MÉNAGÈRE

Non, Madame. Elle va dans le Midi.

LA VIEILLE DAME

J'ai fini, Mademoiselle.

{La ménagère dessert et sort, La vieille dame plie sa serviette. Luc en fait autant, se lève et va à la fenêtre. Il prend une cigarette qu'il est sur le point d'allumer , mais, regardant la vieille dame, il se ravise et se dispose à sortir.)

LA VIEILLE DAME

Vous pouvez fumer. Monsieur.

Vraiment, Madame ?

LA VIEILLE DAME

La fumée ne me gêne pas, au contraire. J'ai eu un mari qui fumait beaucoup.

(// allume sa cigarette. La vieille dame se lève et regarde le temps qu'il fait, à la fenêtre.) Nous aurons encore une soirée pluvieuse.

LUC, avec politesse.

Il pleut beaucoup, ici.

LA VIEILLE DAME

Il a plu partout, cet été, à la montagne.

LUC

Nous avons eu de belles journées sur les hauteurs.

LA VIEILLE DAME

Vous étiez à Chamonix, Monsieur ?

LUC

Oui, Madame.

(La ménagère rentre et dessert les trois tables.)

LA MÉNAGÈRE, à la vieille dame, en desservant

la table de Jeannine.

Elle n'a pas touché au dessert... Et elle a encore oublié de plier sa serviette.

{La ménagère substitue des tapis aux nappes et dépose des illustrés sur la table du milieu. Dans la chambre, Jeannine, qui est toujours debout, près de la fenêtre, ne peut plus concentrer son attention sur sa lecture. Ses regards sont fréquemment attirés par le torrent.

La vieille dame feuillette des illustrés, à la table du milieu. Luc s'assied sur le canapé, devant la fenêtre et coupe une page de son livre.

La ménagère rentre, portant un plateau.)

PBOLOGUE 177

LA MÉNAGÈRE, passanl devanl la vieille dame. Je lui apporte son thé.

LA VIEILLE DAME

Vous pourriez peut-être lui dire que si elle voulait de moi, pour lui tenir un peu compagnie, je ne sortirai pas, ce soir.

LA MÉNAGÈRE

Bien, Madame. {Elle frappe. Jeannine tressaille ^ mais ne répond pas. La ménagère passe dans la chambre,) C'est le thé, madame Felse.

JEANNINE

Merci.

LA MÉNAGÈRE, posanl le thé sur la table. Vous n'avez besoin de rien ?

JEANNINE

Non, non.

LA MÉNAGÈRE, donnant la lumière.

Madame Dubreuil ne sort pas, ce soir. Si vous voulez qu'elle vous tienne un peu compagnie...

Non. Je vais me coucher. Remerciez-la.

LA MÉNAGÈRE

Bonsoir, madame Felse. Dormez bien.

JEANNINE

Bonsoir.

(Elle s'attable et se verse du thé. La ména-

178 LE M ANGE un DE REVES

gère ferme les rideaux et repasse dans la salle à manger,)

LA MÉNAGÈRE, à la Vieille dame.

Elle vous reaiercle, madame Dubreuil. Elle va se coucher.

LA VIEILLE DAME

Vous voyez. On ne sait comment lui venir en aide.

LA MÉNAGÈRE, baS.

Vers dix heures... je redescendrai voir si elle dort.

LA VIEILLE DAME, même jeu.

Oui, vous ferez bien.

{La ménagère sorl. Luc a levé les yeux. Son regard se croise avec celui de la vieille dame.)

LUC

Est-ce que cette dame est malade ?

LA VIEILLE DAME, louchaul son froul.

Elle Ta été.

LUC se lève el s'approche de la vieille dame. Elle vit seule? Elle n'est pas mariée?

LA VIEILLE DAME

Son mari habite l'Algérie. Il paraît que c'est un vieillard.

{Dans la chambre, Jeannine, qui a achevé sa lasse de Ihé, se déshabille, passe un peignoir el défail ses cheveux qu'elle commence à brosser.)

l'UOLOGUE 17»

LUC

Que fait-elle ici ?

LA VIEILLE DAME G uîi geslc d'ignorance, puis : Elle sort d'une maison de repos.

LUC

Ah?

LA VIELLE DAME

La clinique du docteur Mayen. Vous savez, aux environs de Grenoble.

LUC

J'en ai entendu parler.

LA VIEILLE DAME

Elle souffre d'insomnies. Elle prétend que ce bruit régulier du torrent la fait dormir.

C'est possible.

LA VIEILLE DAME

A mon avis, il y a autre chose.

LUC

Ah?

LA VIEILLE DAME, baS»

Je crois qu'elle est attirée par l'eau.

LUC, intéressé.

Tiens ?

LA VIEILLE DAME

Elle passe ses journées dans le jardin... On ne

la rencontre jamais dans la montagne, ni dans les bois...

LUC

Si c'était... ce que vous pensez... on ne l'aurait pas laissée partir de la clinique sans une garde.

LA VIEILLE DAME

On a pu la croire guérie.

LUC

Pauvre femme.

LA VIEILLE DAME, Confidentielle.

L'autre nuit, elle m'a causé une véritable frayeur. Nos chambres sont contiguës et, avec ces cloisons de sapin, j'entends ce qui se passe chez elle. Eh bien, vers onze heures, elle s'est levée; elle a ouvert ses rideaux, sa fenêtre... (Jeannine a éleinl sa lumière, mais au moment de se mettre au lit, elle traverse la chambre, comme attirée par la fenêtre. Elle ouvre les rideaux, puis la fenêtre.) Monsieur, j'ai cru qu'un malheur allait arriver. J'ai sauté à bas de mon lit, je suis sortie sur mon balcon. Elle était là, penchée au-dessus de la barre d'appui, ses cheveux dénoués, regardant couler l'eau avec des yeux... oh, des yeux que je n'oublierai jamais.

{Jeannine s'est penchée au dehors, dans l'attitude que décrit la vieille dame.)

LUC

Qu'avez-vous fait ?

PHOLOGUE . 181

LA VIEILLE DAME

Je lui aî parlé. Elle a rougi, comme une enfant prise en faute et a marmotté je ne sais quoi, à propos de la chaleur, qui Pempêchail de dormir.

LUC

C'était peut-être vrai.

LA VIEILLE DAME

Oh, Monsieur, il faisait encore plus froid, plus humide que ce soir. Une vraie nuit d'automne. Et si vous aviez vu ses yeux, vous auriez su, comme moi, tout de suite, à quoi elle pensait.

LUC

Il faudrait une garde, évidemment.

LA VIEILLE DAME

Ah, j'ai hâte de la voir partir. C'est une angoisse continuelle, pour moi. Je ne lui ai parlé que cinq ou six fois... mais on ne peut s'empêcher d'éprouver de la sympathie pour elle. (Silence,) Ce matin, pendant que vous étiez au piano, elle est venue s'asseoir sur le banc qui est près de la fenêtre. Elle vous écoutait... Vous devriez jouer un peu, Monsieur... Peut-être lui ferîez-vous du bien...

LUC, souriant.

Je crains plutôt de l'empêcher de dormir.

LA VIEILLE DAME

Elle ne doit pas dormir encore... Jouez, Monsieur. Vous me ferez plaisir, à moi aussi.

LUC

Je ne demande pas mieux.

(// se met au piano el Joue la Sérénade de Borodine. Dès les premières mesures, Jeannine se redresse. Puis elle pousse la fenêlre, s'en détache el vient écouter près de la porte. Vers le milieu du morceau, elle pénètre silencieusement dans la salle à manger et se tient immobile, appuyée au mur, la tête baissée, ses longs cheveux pendants. Ni Luc, ni la vieille dame "ne la remarquent.)

LA VIEILLE DAME, quaud Luc a fini de jouer.

Merci, Monsieur. Vous avez un toucher d'une délicatesse !

LUC

Je ne suis pas pianiste.

LA VIEILLE DAME sc rctoume ct voit Jeannine. Tenez, ma voisine est venue vous écouter.

LUC 5e retourne vivement sur le tabouret et se lève. A Jeannine.

Excusez-moi, Madame. J'ai dû troubler votre repos.

JEANNINE, avançant.

Comment s'appelle ce morceau ?

LUC

C'est la sérénade de Borodine.

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