SCÈNE I
LUC
Il est possible que ces rêves n'aient aucune espèce de rapport avec la catastrophe qu'ils ont maintenue présente dans votre âme depuis vingt ans.
Comment n'y aurait-il pas de rapport entre la mort de ma mère et les rêves qui l'évoquent?
Lie
Je n'affirme pas. Je n'ai pas lu en vous assez profondément. Mais je prétends que votre mère fût-elle encore en vie, vous auriez pu rêver sa mort dès votre petite enfance. Beaucoup de femmes ont fait ce rêve.
JEANNINE
Que signifie-t-il ?
LUC, après une hésilalion.
Je préfère ne pas vous le dire.
JEANNINE
Pourquoi ?
LUC
Il serait inutile de vous éclairer prématurément. Si vous le voulez bien, nous recauserons de ceci plus tard.
JEANNINE
Soit.
LUC
Quand vous m'aurez permis de suivre la trame
de votre vie... de remonter jusqu'aux chaînons tout usés de votre enfance... Alors, je parlerai* {Un silence. Elle se lève.) Vous partez ?
Oui. J'ai un peu froid.
LUC, souriant.
Par ce soleil ?
JEANNINE
J'ai froid.
{Elle sort.)
SŒNE II
Une des chambres de Fearon, à Nice. Le plancher est couvert de chaussures volées. Dans un coin, allongée sur une chaise de pont en toile, la Brown, une Anglaise entre deux âges, somnole. Pas d'autre mobilier que deux chaises. Sur la cheminée, des objets hétéroclites, dérobés dans les magasins.
On frappe. Fearon va ouvrir.
FEARON
Entre. C'est bien ici.
LUC, entrant.
Mais tu n'es pas seule ?
FEARON
Ce n'est rien. C'est la Brown.
LUC
Une... associée ?
FEARON, haussant les épaules.
Une amie. Une idiote. Une loque.
En voilà, des bottines !
FEARON
C'est cette stupide. Elle en rapporte chaque jour deux ou trois paires. Elle ne peut pas s'en empêcher. Quand je l'ai connue, elle faisait les bijoux. Elle travaillait sérieusement. A présent, il n'y a plus que les chaussures qui l'intéressent. N'importe quelles chaussures, des galoches, des espadrilles, des savates. Elle les enlève par grappes dans les étalages. On ne peut rien en faire. Qui achèterait tout ce rubbish ? Et cette folle ne veut même pas les donner aux pauvres... Ça s'entasse. On ne pourra bientôt plus marcher dans la chambre. Sil down,
LUC, rianl.
Pourquoi ne te sépares-tu pas de cette spécialiste?
FEARON
Pitié, probablement.
LUC
Ma bonne Fearon !
FEARON
Non pas bonne, mais forte. {Désignant la Brown.) Et c'est pourquoi les faibles s'accrochent à moi. (Souriant.) Je lui ai donné un vice, pour avoir la paix. Au moins, quand elle cuve sa morphine, elle ne me parle pas de chaussures.
LUC
Ton business marche?