LES ARABES
Salam. Salam.
{Ils s*élendenl dans la poussière el relournenl à la lorpeur de leur siesle. Le négro sort à droite et recommence sa complainte.)
RIDEAU
Le palio de la maison de Laurency. Une sorle de cour rectangulaire, ouvrant par une arche sur tes platitudes jaunâtres, désertiques, de la chebka. A droite, la muraille est percée d'une autre ouverture, à hauteur d'homme. Des portières algériennes indiquent, à droite et à gauche. Ventrée des appartements d'Aïescha et de Laurency.
Sur le sol de terre battue, quelques tapis arabes, une table, une chaise longue, des sièges de bambou, un ballot de marchandises.
La toile se lève sur une après-midi de grande chaleur et de torpeur silencieuse.
Ali s'est endormi en desservant la table. Il est assis sur une chaise et sa grosse tête enturbannée repose sur la nappe.
Le négro paraît dans l'entrée et commence sa complainte.
ALI, se réveillant^ d'une voix énorme.
Veux-tu te sauver ! Sale négro ! Bête à poux ! Eh, cul noir !
LE NÉGRO, tournant philosophiquement les talons. Salam.
DEUXIÈME TABLEAU t
(Il entre en ville, Ali reprend son somme , la lête sur la nappe. On enlend, dans la ville, la complainte du négro, monotone, interminable. A ïescha soulève la portière de droite et avance la tête. C'est une métisse d'Arabe et d'Espagnol, admirable créature de trentedeux ans, à la peau couleur de noix, au regard instable et brûlant. Elle est drapée dans une étoffe à raies noires et jaunes ; elle porte de lourds bijoux kabyles.
Ayant surpris Ali en faute, elle s'approche de lui sur la pointe du pied et, de son mince éventail, lui cingle deux fois la face.)
ALI, sans se retourner, à tue-tête.
Quoi ?
AÏESCHA, glapissant.
Je t'apprendrai à dormir sur la nappe, tête graisseuse ! As-tu fini de desservir?
ALI, à pleine voix, se levant.
Non, maîtresse.
AÏESCHA
Veux-tu ne pas crier comme ça ?
ALI, même feu.
Bon !
AÏESCHA, trépignant de colère.
Oh, cette voix !... Cette voix !... Tu te crois au fondouk ? Dis, où te crois-tu? {Ali ouvre la bouche toute grande, mais, cette fois, aucun son n'en sort.)
s LE SIMOUN
Un jour, moi, je teferaicrierpour quelque chose ! Oui, quand tu sentiras mon fouet à mule sur les reins, tu auras des raisons pour ouvrir ta grande gueule!
ALI, à lue-tête. Bon!
(// dessert et sort à droite.) {Laurency a soulevé la tenture de gauche : voyant qu'Aie scha est en colère, il va se retirer, mais elle a conscience de sa présence et r interpelle.)
AÏESCHA
Alfred ! (// la regarde sans répondre.) Qu'estce que tu as ? Tu dors ? Viens, j'ai à te parler. (// s'approche d'un pas résigné. C'est un homme de quarante-cinq ans, usé, alourdi par l'existence subtropicale. Ses manières hésitantes, sa voix sans timbre, révèlent une volonté brisée. Il s'arrête parfois au milieu d'une phrase, pour respirer. On le devine conscient de sa propre faiblesse; il y a dans son regard une grande réserve de bonté inemployée, de passion incomprise. Il est vêtu de coutil blanc.) Ce télégramme que tu as reçu tout à l'heure ?
Oui. C'est d'elle.
Où est-elle ?
^ Laghouat.
LAURENCY
AÏESCHA
LAURENCY
AÏESCHA
lia, elle ne perd pas de temps en route, celle-là ! Et quand sera-t-clle ici ?
Demain soir.
AÏESCHA
Demain ? Et pourquoi ne me Pavoir dit qu'au dernier moment ? Qu'est-ce que tu craignais ? Que je ne crie ? Caramba! Dans ce cas, tu as parlé trop tôt, car j'ai encore trente heures pour crier, si ça me plait!.. (^Ve calmant.) Mais jene veux pas crier : je veux savoir. Pourquoi fais-tu venir ta fille ? Tu ne t'es jamais occupé d'elle. Tu ne la connais même pas.
LAURENCY
Je t'ai déjà dit qu'elle vient de perdre sa mère. Elle ne pouvait pas rester seule en France.
AÏESCHA
Seule? Mais elle l'est depuis sa naissance ! Voilà toute une vie qu'elle moisit dans un pensionnat! Tu crois peut-être que ta femme se souciait d'elle ?
LAURENCY
Elle la voyait.
AÏESCHA
Innocent ! Je suis sûre qu'elle ne l'a pas vue dixhuit fois en dix-huit ans. Une piila n'est pas une mère !
LAURENCY
Aïescha, je te prie de modérer ton langage, en parlant de ma femme.
iO LE SiMOUN
AÏEsfcHÀ, riant.
Respect à sa mémoire ! Puisqu'il suffît de mourir pour devenir une sainte! Hombre! Tu n'en pensais pas tant, quand elle vivait.
LAURENCY
Je ne t'ai jamais dit ce que je pensais d'elle.
AÏESCHA
Pour que je ne sache pas qu'elle t'a rendu ridicule ! {Se moquant de lui.) Ay que tonto ! C'est maintenant qu'il s'aperçoit que son enfant est abandonnée ! Ce n'est pas aujourd'hui, c'est il y a dix ans qu'il fallait la faire venir !
LAURENCY
J'y ai pensé plus d'une fois.
AÏESCHA, Diolemment.
Ce n'est pas vrai!... Dans ce temps-là, tu ne pensais qu'à moi ! Tu ne vivais que pour moi. Tu étais mon esclave !
LAURENCY
Eh bien, je ne le suis plus.
AÏESCHA, furieuse.
Voilà ! Tu as sali ma jeunesse ! Tu m'as volée à ma famille ! Enlevée, achetée, comme une petite fille de Kabylie î Et maintenant, tu te détaches de moi ! Madré! J'ai rencontré le malheur, quand je t'ai rencontré ! Sans toi, je serais retournée dans
le pays de mon père ! Je serais la femme d'un caballero ! J'aurais ma voiture à Madrid !
LAURENCY, Irès calme.
Sans moi, tu serais dans une maison publique d'Alger ou d'Oran.
AÏESCHA
Et tu crois que je me serais laissée enfermer ? Parce que le diable m'a donné pour mère une garce arabe, tu crois que je ne me serais pas relevée ? Ma mère, je ne la connais pas ! Je ne lui ressemble pas! Jecrache sur elle !... Je suis tout entière Espagnole, tu entends? Et je te défends de me traiter comme vine femme d'ici!
LAURENCY
Ma pauvre Aïescha...
AÏESCHA
Je te défends de m'appeler Aïescha! Mon père m'appelait Lucena. C'est pour m'humilier que tu me donnes mon nom arabe, n'est-ce pas ? Pour me montrer que tu me méprises ?
LAURENCY
Je te plains.
AÏESCHA
Ah oui, plains-moi de vivre avec une tête d'âne ! Dans le trou le plus suffocant, le plus misérable de toute la province I A huit jours de la côte ! Avec des Bicots pour toute société î... Ah! j'étais pourtant assez disgraciée. Mais toi, tu as trouvé que ça
ne suffisait pas î Tu as mventé quelque chose de mieux : ta fille ! Une poupée de France, qui se figure m'étonner avec ses robes et ses manières ! Une demoiselle qui voudra commander ! Ah î qu'elle ne croie pas qu'elle sera la maîtresse : elle ne la sera jamais !... Si elle veut m'humilier, je la battrai, toute blanche qu'elle est ! Je la cinglerai comme Ali ! Je me moque de son museau français î Je veux qu'elle me respecte î Qu'elle me jalouse ! Qu'elle me déteste ! C'est moi qui l'humilierai... Et si tu as le malheur de la défendre... je te... je te... (Dans un paroxysme d'exaspération maladive, elle va le cingler de son évenlail, mais il lui prend les bras avec une force tranquille et les abaisse. Elle pousse un cri et se laisse tomber à genoux.) A y, maldilo ! {Elle s'allonge la face contre terre et sanglote, dans une grande détente nerveuse.) A y desdichada ! A y desdichada !
{Laurency la regarde un instant sans émotion, comme un médecin observe chez sa malade une phase de la crise habituelle. Les sanglots d'Aïescha diminuant, il va la quitter, mais il se ravise, prend une chaise et s'assied devant elle. Elle est toujours étendue sur le sol.)
LAURENCY
11 faut que tu tâches de comprendre... Tu écoutes, n'est-ce pas ? {Elle cesse de sangloter.) Je ne t'en veux pas... Je sais ce que c'est... Vous autres métisses... vous êtes comme ça... Il n'y a rien à faire... Si on ne peut pas vous supporter, ,. on n'a
qu'à se garer de vous... Moi, je t'ai supportée... Je te supporterai encore... Seulement, je ne suis plus tout jeune... J'ai passé près de vingt ans dans de mauvais pays... Je suis un homme fatigué, tu comprends?... J'ai besoin de paix, et d'une paix que tu ne pourrais pas me donner, même si tu étais moins violente... La paix que donne la vie de famille, l'alfection paternelle... Je ne connais pas ma fille... Je ne sais pas grand'chose de son caractère... Mais c'est mon enfant... C'est assez... Comprends-tu ?
AÏESCHA, qui, peu à peu s*esl retour née sur le calé et regarde allenlwemenl Laurency ; d'une voix calme, avec tristesse.
C'est vrai : je suis violente... et mauvaise, parfois... Mais je t'ai pourtant donné de l'aiTection...
LAURENCY
Je ne le nie pas.
AÏESCHA
Je t'ai suivi partout, dans des endroits perdus, atroces...
LAURENCY
Oui.
AÏESCHA
Je t'ai soigné, là-bas, en Asie Mineure, quand tu es tombé malade.
LAURENCY
Je ne l'oublie pas.
AÏESCHA, sourianl.
Et si je ne t'ai pas donné cette paix dont tu as besoin maintenant, je crois t'avoir donné mieux,.. {Elle se soulève, s'accoude el le regarde longuemenl, d'une manière provocante.) Je t'ai donné le bonheur.
LAURENCY
Non... Pas le bonheur, Aïescha... Une espèce d'ivresse... de sommeil empoisonné... Je me suis réveillé.
AÏESCHA, s'éliranl vers lui el posant sa tête sur ses genoux.
Pourquoi ne me désires-tu plus ? Suis-je moins belle ? Ai-je vieilli ?
LAURENCY, haletant imperceptiblement.
Tu es comme un animal... L'homme ne peut pas toujours vivre... avec un animal.
(Silence. On entend très loin, dans les quartiers hauts de la ville, la complainte du négro.)
RIDEAU
Même lieu, quatre heures de F après-midi, le lendemain. Ali s'occupe autour de la table.
LAURENCY, çntranl de gauche.
Tu mettras le phonographe sur la table et tu apporteras les rafraîchissements.
AU
Bon.
LAURENCY, Consultant sa montre.
Sauf accident, la patache arrivera vers six heures. Tu surveilleras de la terrasse, et dès que tu Papercevras sur le col, tu me préviendras.
ALI
Bon... Sidi?
Hein?
ALI
Ta fille... Comment qu'elle s'appelle ?
LAURENCY
Elle s'appelle Clotilde. Pourquoi ?
ALI
Alors, moi faut lui dire : Kalothilde?
LAURENCY •
Mais non.
ALI
Si je lui dis : maîtresse, maîtresse pas contente... Cogner sur ma gueule.
LAURENCY
Appelle-la : mademoiselle.
ALI, essayant.
Ma-de-zelle... Ma-ma-zelle... Je pourrai jamais dire ça. (// sorl à gauche,)
LAURENCY, au Vérificateur quî eutrc par le fond. Tiens, vous êtes de retour ?
LE VÉRIFICATEUR, un quinquagénaire de haute charpente, osseux, hâté, le poil rare, le nez fort, La tristesse et la bonté se lisent dans son regard, la résignation sur sa bouche. Accent et manières légèrement provinciales.
Je tenais à fêter le Quatorze Juillet avec vous.
V^otre fille n'est pas arrivée ?
LAURENCY
Je l'attends par la patache d'aujourd'hui.
LE VÉRIFICATEUR
Elle doit souffrir : la chebka est une fournaise, en ce moment.
LAURENCY
Vous venez de faire une grande tournée ?
LE VÉRIFICATEUR
. Non, Metlili et les oasis voisines.
LAURENCY
Pas trop pénible ?
LE VÉRIFICATEUR
Pas trop. J'avais ma petite caravane, mon mulet chargé de vivres, mes deux chameaux portant les poids étalons et mon chaoïich sur un âne... Nous avons dormi à la belle étoile, près des puits.
LAURENCY
Et vos Bicots ?
LE VÉRIFICATEUR
Toujours les mêmes... La moitié de leurs balances sont truquées... Je leur colle des amendes : ils ne les paient pas... je les mets en prison : ils en sortent... Quant aux Juifs, ils ferment boutique et se cachent dans leurs caves dès que j'arrive ; je les en sors par la peau du cou... C'est salissant, mais il faut bien faire son devoir.
LAURENCY
Je ne sais pas comment vous résistez.
LE VÉRIFICATEUR
Si l'estomac tenait bon, je tiendrais bon. Seulement, voilà : c'est le diable de se nourrir. Mon
cuisinier est un porc... Je suis trop fatigué pour cuisiner moi-même... Alors, je ne sors pas des conserves et des pâtes. Il y a même des jours o^ je vis comme les nomades : une lampée d'eau et de la bouillie de dattes.
LAURENCY, robservaut.
Vous avez le moral solide, vous.
LE VÉRIFICATEUR
Il faut bien lutter. Faites comme moi : abonnezvous au journal La Volonté. Dans les moments d'énervement, pour rester maître de moi, je répète mentalement des préceptes... Ça me calme. Je vous apporterai le dernier numéro.
{Ali entre et dépose un phonographe sur la table. Le Percepteur entre par le fond. C'est un petit homme actif et surexcité.)
LE PERCEPTEUR
Bonjour !
LE VÉRIFICATEUR
Vous avez l'air bien gaillard, Deltour.
Tiens, mais je compte finir mon temps sans avoir flanché une seule fois.
LAURENCY
Attendez le mois d'août. Cinquante tous les jours ; vous verrez.
7" /.' OISI E M E TA a LE AU 19
LE PERCEPTEUR
Eh bien, quoi ? On travaille à poil et on ne remue que pour cogner sur les Bicots.
LAUREXCY
On n'en a même pas le courage.
LE PERCEPTEUR
Moi, c'est ma santé, de les boxer! C'est vrai, ça me détend mieux que la douche... D'ailleurs, c'est le seul moyen de faire rentrer l'impôt.
LE VÉRIFICATEUR, à regret.
Un coup de matraque de temps en temps... On est bien obligé.
LE PERCEPTEUR
Oh ! la matraque, ce n'est pas du sport. C'est le coup de poing qu'il leur faut! Vlan! Derrière l'oreille!... Ah les bandits! Ce qu'ils m'ont charrié, avant-hier ! Mon cher, quand un de ces haricots-là me doit quatorze sous, il les sort un à un... Ça dure dix minutes. Il attend entre chaque sou, pour voir si par hasard je ne claboterai pas avant la fin !... Et après, ça demande des quittances ! Des quittances? Moi, je les reboxe, quand c'est fini... Sommes-nous les maîtres, oui ou non ? Enfin, dans quatre mois, je ne les verrai plus.
LE VÉRIFICATEUR
Vous en verrez d'autres.
LAURENCY
Où croyez- vous être nommé ?
LE PERCEPTEUR
J*ai fait ma demande pour El Goléah. Je voudrais connaître ce patelin-là.
LE VÉRIFICATEUR
Aussi chaud que celui-ci... Et de plus, une espèce de typhus à l'état endémique : vous ne gagnez pas au change.
LE PERCEPTEUR
J'y gagne d'abord d'être à cinq journées de chameau dans le sud... Cet horizon-là commence à m'aguicher, depuis quelque temps... J'ai envie de savoir ce qu'il y a derrière ces échines violettes.
LE VÉRIFICATEUR
Il y a d'autres échines violettes, toutes pareilles.
LE PERCEPTEUR
Et plus au sud, le pays ne change pas ?
LE VÉRIFICATEUR
Si... Il redevient analogue à ce qu'il est plus au nord.
Oh ! pour vous, tout se ressemble ! Ça vous serait égal de moisir vingt ans dans le même poste.
LE VÉRIFICATEUR
Avoir mal au ventre ici ou ailleurs.
LE PERCEPTEUR
Mais sacrebleu, moi, je n'ai pas mal au ventre ! Je
circule... Je regarde... Je compare... Je désire... D'El Goléah, je tâcherai de pousser une pointe jusqu'au Gourara.
LE VÉRIFICATEUR
Vous serez bien avancé ! Derrière le Gourara, il y a le Touat... Derrière le Touat, le Tidi-Kelt... et ainsi de suite, jusqu'au Soudan...
LE PERCEPTEUR
Tout de même, le Gourara, ça doit être mieux qu'ici.
LE VÉRIFICATEUR
Vous êtes un maniaque : vous avez toujours envie de savoir ce qu'il y a derrière les bords de la cuvette.
LE PERCEPTEUR
Ma foi, c'est intéressant.
LE VÉRIFICATEUR
Le malheur est qu'on ne le sait jamais. Parce qu'on est toujours au milieu d'une cuvette. Alors, pas la peine d'en changer.
{Ali apporte des rafraîchissements.)
LE PERCEPTEUR
Est-ce que le petit Receveur ne devait pas venir ?
LAURENCY
Je l'attends.
LE PERCEPTEUR
Il n'est pas bien, vous savez ?
LAURENCY
Qu'est-ce qu'il a ?
LE PERCEPTEUR
La fièvre, probablement. Il se traînait hier à la poste, en claquant des dents sous le gros soleil.
LE VÉRIFICATEUR
Il fait trop la noce.
LE PERCEPTEUR
C'est vrai. Ben Slimane lui amène tous les jours des petites filles. De dix sous en dix sous, on finit par boulolter son traitement. (A Laurency.) Dites donc, on peut boire ?
LAURENCY
Servez-vous.
LE PERCEPTEUR, sc servajil.
Eh bien, et Aïescha, comment prend-elle l'arrivée de votre fille ? Elle doit vous faire la vie dure ?
LAURENCY
Ça ne me change pas... Ce qui me tracasse, c'est que la petite ne sait rien.
LE VÉRIFICATEUR
Vous ne l'avez pas prévenue?
LAURENCY
Mon cher... c'est difficile... Je ne sais que faire...
LE PERCEPTEUR
Voulez-vous un bon conseil ? Profitez donc de la circonstance pour rompre avec Aïescha. Elle est encore assez jeune pour se tirer d'aflaire.
LAURENCY
Là n'est pas la question...
LE PERCEPTEUR
Vous ne pouvez pas vous passer d'elle, hein ?
LAURENCY
Oh, à présent, je peux très bien vivre sans femme.
LE PERCEPTEUR
Alors?
J'ai des devoirs envers elle. Elle m'est, en somme, dévouée...
LE PERCEPTEUR
Elle n'y perd rien.
LAURENCY
Elle n'aime pas l'argent... Ça vous étonne... C'est pourtant vrai.
LE PERCEPTEUR
Qu'est-ce qu'elle aime?
LAURENCY
Je n'en sais rien.
LE PERCEPTEUR
Ce n'est toujours pas vous !
LAURENCY
Elle me trompe, c'est évident. Mais elle n'est tout de même pas contente. Il y a en elle une espèce de démon que je ne comprends pas.
LE VÉRIFICATEUR
C'est probablement ce qui vous attache à elle.
LAURENCY
Peut-être !
LE PERCEPTEUR
Ah, elle vous a bien maté, la coquine !
(Entre le Receveur des Postes, unje une homme fiévreux, minable. Il porte des lunettes fumées,)
LE RECEVEUR
Bonjour, messieurs.
LAURENCY
Bonjour.
LE PERCEPTEUR
Comment va, mon petit?
LE RECEVEUR
Mal. Je ne peux pas couper cette fièvre. {Poignées de mains,) M. Laurency, je vais vous surprendre désagréablement : l'Agha des Laarba vient d'arriver, avec son fils Giaour et sa suite.
LAUREXCY
Ah, déjà ?
LE RECEVEUR
Ils sont campés à la porte du Midi.
LE PERCEPTEUR
Vous saviez qu'il devait venir ?
LAURENCY
Je m'en doutais. Il va chercher à se venger.
L'affaire d'In-Salah ?
LAURENCY
Oui. Il a fait marcher le bureau arabe pendant cinq ans et c'est moi qui l'ai dénoncé. Il est en complète disgrâce.
LE RECEVEUR
Vous savez qu'il a la croix ?
LAURENCY
C'est à elle qu'il doit de ne pas être en prison. (Au Receveur,) Buvez, Fauvel, servez-vous.
LE RECEVEUR, se servaiil.
Rien que de l'eau ; j'ai une soif !
LE PERCEPTEUR
Votre whisky est excellent. Vous permettez ?
LAURENCY, remoTilanl le phonographe.
Faites donc.
2f) LE SIMOUN
LE VÉRIFICATEUR
Bonne idée î Très bonne idée !
(Les hommes prennent place, Laurency el le Receveur près de la table, les autres au fond et à droite. Le phonographe nasille une chanson de café-concert. Des enfants arabes sortent de la ville et écoutent.)
LE PERCEPTEUR, au refrain.
Hein ? Ça vous transporte !
LE VÉRIFICATEUR
Oui. Trois mille kilomètres. (Deuxième couplet, écouté avec des sourires presque émus. Le Percepteur fredonne le refrain. Le phonographe se tait.)
LE VÉRIFICATEUR
Il me semble que j*ai entendu chanter ça par Paulus.
LE PERCEPTEUR
Paulus? Mais c'est de l'histoire romaine, mon bon I
LE VÉRIFICATEUR
Vingt-cinq ans... Je n'ai pas été à Paris depuis.
LE RECEVEUR
Ah, Paris ! Paris !
LE PERCEPTEUR
Eh bien, quoi ? Paris ! Nous le reverrons.
rilOlSIE M E TABLE A U 27
LK KKCKVFIR
Pas tous !
LE PERCEPTEUR
Vous êtes gai, vous, pour un Quatorze Juillet !
LE RECEVEUR
Oh, je ne pensais qu'à moi.
LE VÉRIFICATEUR
Toujours la même histoire : les jeunes qui lâchent pied et les vieux qui tiennent bon.
LE RECEVEUR
Je ne poux: pas couper cette fièvre.
LE VÉRIFICATEUR
Mais mon petit, elle tombera, votre fièvre. Nous en avons vu bien d'autres. Seulement, pas d'idées noires ! Je vous passerai demain un numéro du journal que je reçois : il vous fera du bien.
LE PERCEPTEUR, quî G changé le disque du phonographe.
Messieurs, La chanson des prés verts,
(Au phonographe, une romance sentimentale où bocages rime avec ramages, parfumée avec bien-aimée, etc. Les hommes écoutent, recueillis, étreints, sans savoir pourquoi, par une émotion subite. A la fin de la romance, ils se taisent, les lèvres serrées. Les enfants arabes se sont rapprochés. Ils se tiennent maintenant tout contre la clairevoie.)
LE RECEVEUR
Ça existe, pourtant... les pays où tout est vert... les bois, les prés, les haies... Ça existe !
LE VÉRIFICATEUR
Oui, mais il ne faut pas en parler.
LE RECEVEUR, la lêlc daus ses mains.
Connaissez-vous un coin de la vallée de Chevreuse ? Il y a un restaurant au bord d'un lac... Et des prairies!... Quand on marche là-dedans, nom d'un chien, on a de l'herbe jusqu'aux genoux... jusqu'au ventre ! Voyez-vous ce que je veux dire?
LE VÉRIFICATEUR
Ne pensez pas à tout ça, mon petit... Vous vous faites du mal !
LE PERCEPTEUR, avcc uTie gaîlé forcée.
D'autant plus que ça ne vaut sûrement pas notre jardin public ! Il est épatant, notre jardin public ! Les frondaisons y atteignent quarante centimètres d'altitude ! Et ce n'est pas de notre faute si la pelouse a flambé comme de la paille, le mois dernier!... Non, je comprends qu'on sèche de désir pour des pays qu'on ne connaît pas encore, mais pas pour la vallée de Chevreuse, sacrebleu !
LAURENCY, qui a changé le disque.
Allons, la Marseillaise, pour remonter notre jeune ami !
LE VÉRIFICATEUR
Nécessairement. Un Quatorze Juillet !
(Première slrophe de la Marseillaise. Les hommes sont dehoui, écoulant avec gravité. A la fin, les gamins arabes poussent des cris de vive la France! et font le salut militaire. Ils passent aussitôt leurs petites mains avides à travers la claire-voie et réclament à tue-tête: Sourdi ! Sourdi î Sourdi \)
LAURENCY
Allons, puisqu'ils ont crié : vive la France ! (Le Percepteur et Laurency leur distribuent des sous.)
Tenez, la marmaille !
LAURENCY, Ics chussant du geste.
Voilà!... Mais maintenant, oust! Balek !
LE PERCEPTEUR, même jeu.
C'est fini ! Macache sourdi !
{Les gamins se sauvent en criant : vive la France ! à l'exception d'une petite fille, qui entre délibérément et se pose devant Laurency. Elle est d'une grande beauté, drapée dans un pagne orange, des tatouages bleus sur le front et les mains, de grandes agrafes d'argent sur l'épaule, des anneaux aux pieds. )
8(» LE SIMOUI\
LE RECEVEUR, au Vériftcalcur.
Voyez donc comme elle est belle !
LAURENCY
Qu'est-ce qu'elle veut, celle-là ?
LA GAMINE, ovec uji aplomb naïf.
Sidi Laurency, la France, c'est-y une grande ville, ou une petite ville ?
LAURENCY, sérieux.
C'est une grande, une très grande ville, ma petite bonne femme.
LA GAMINE
Plis grande que Ghardaïa ?
Bien plus grande.
LA GAMINE
Plis grande que Laghouat ?
LAURENCY
Encore plus grande.
LA GAMINE
Plis grande qu'Alger ?
LAURENCY
Plus grande.
LA GAMINE^ réfléchissanl.
Il est p't'ètre grande... et pi... pas jolie ?
LAURENCY
Elle est très grande et très belle.
LA GAMINE
Alors... s'il est si grande et si jolie que ça... pourquoi vous y restez pas ?
{Les hommes se regardent en souriant.)
RIDEAU
Même lieu, le soir du même jour. Un violent crépuscule de pourpre leinl le ciel et la chebka. On a enlevé le phonographe et les rafraîchissements. Trois couverts sont dressés. Au lever du rideau, Aïescha cause, à travers l'ouverture de droite, avec Giaour. C'est un jeune Arabe somptueusement vêtu, à l'expression fîère et raffinée.
AÏESCHA
Daignez donc entrer, Giaour.
GIAOUR
Non, Aïescha.
AÏESCHA
Vous accepterez bien un fruit, un verre d'eau ?
GIAOUR
Cela déplairait à ton maître.
AÏESCHA
Dios ! Je n'ai pas de maître... D'ailleurs, Laurency est absent.
GIAOUR
Il va rentrer avec celle qu'il attend. La voiture
est arrivée... J'étais venu te saluer de la part de mon père, l'Agha... Il a des nouvelles importantes à communiquer au maître... et il m'a dit de m'adresser à toi pour arranger l'entrevue. Il faut décider Laurcncy à venir nous voir sous nos tentes, à la porte du Sud. Veux-tu t'en charger ?
AIES cil A Volontiers, Sîdi.
GIAOITH
Mon père te remercie et te fait ce présent.
(// sort de sa manche un éventail qu'il lui remet.)
AÏESCHA
Oh ! le bel éventail !
GIAOUR
C'est un travail de Mauritanie.
AÏESCHA, cherchant à l'ouvrir.
Mais...
GIAOUR, souriant.
Pas ainsi.
(// prend réventail et, d'un coup sec, le sépare en deux : c'est un poignard.)
AÏESCHA, surprise.
C'est une arme ?
GIAOIR
Tu vois ces traces verdâtres ? C'est un venin foudroyant.
(// remet le poignard dans sa gaine et le rend à Aïe se ha.)
AÏESCHA
Remerciez votre père, Giaour. (/^/an/.) J'essayerai le venin sur mes oiseaux !... J'espère vous revoir... Par ces chaleurs, je passe quelquefois mes soirées dans notre jardin de la palmeraie. Venez. Vous me réciterez des vers.
GIAOUR, regardant à gauche.
Voici le maître.
AÏESCHA
Vous viendrez, n'est-ce pas ?
GIAOUR
Peut-être. (Bas.) Ah, j'oubliais ; qu'il amène sa fille, demain.
AÏESCHA
Pourquoi, sa fille ?
GIAOUR
Ce sont les paroles de l'Agha. Bonsoir, Aïescha.
AÏESCHA^ déçue.
Bonsoir, Sidi.
(// s'éloigne vers la droile. La nuit tombe rapidement. Aïescha regarde curieusement sur la route, à gauche, puis, ne voulant pas être surprise, rentre vivement dans la maison. Mais de temps à autre, un frémissement de la tenture, à droite, témoigne qu'elle est aux écoutes.
Laurency entre par le fond. Il donne le bras à Clotilde qu'on distingue mal sous son voile de crêpe.)
LAURENCY
Comment te sens-tu ?
CLOTILDE
La tête me tourne un peu : il faisait si chaud dans la diligence !
LAURENCY
Je n'aurais pas dû te laisser venir en cette saison.
CLOTILDE
Ne regrettez rien : je suis heureuse d'être auprès de vous.
LAURENCY
Assieds-toi. Qu'est-ce que tu veux boire ?
CLOTILDE
Rien qu'un verre d'eau, s'il vous plaît.
LAURENCY, la Servant avec limidiié.
Celle-ci n'est pas dangereuse... Mais^ en général, l'eau est dangereuse ici. J'espère qu'en route, tu as suivi mes recommandations ?
CLOTILDE
Oui, père.
{Elle boit,)
LAURENCY
Enlève donc ton chapeau... Je ne t'ai pas encore vue. {Elle obéit, et enlève également son cachepoussière. C'est une Jeune fille de dix-huit ans, une petite face encore tranquille^ où dorment les
passions ei les chimères prochaines. Le premier regard que lui jelie Laurency révèle une épouvante ei une stupeur subites. Il recule, pose la main sur ses yeux, s'adosse à la table et la contemple sans pouvoir parler. Après un temps.) Oh !... C'est... C'est inouï !... Si nous n'étions pas venus ensemble depuis la voiture... Si tu étais entrée tout d'un coup, comme ça... Ma foi... je crois que j'aurais eu... une grande frayeur, mon enfant...
CLOTILDE
Qu'y a-t-il donc, père ?
LAURENCY
On ne peut pas dire que tu ressembles à ta mère... Tu es ta mère... Tes yeux... Ton front... C'est elle, n'est-ce pas, qui t'a appris à te coiffer ainsi ?
CLOTILDE
Oui.
LAURENCY
Et jusqu'à ta robe... Où as-tu fait faire cette espèce de tunique avec du crêpe ?
CLOTILDE
A la pension... sur un modèle qu'elle m'avait donné autrefois.
LAURENCY
Je n'avais jamais vu de revenants... Mais je pourrai dire maintenant...
CLOTiLDE, limidemenl.
Peut-être que cette ressemblance vous déplaît ?... Si vous voulez que je change ma coiffure ?
LAURENCv la coniemplanl, puis souriani.
Non, non... Reste comme tu es... C'est une sensation que tu ne peux pas comprendre... Un peu effrayante, mais presque douce en même temps. Reste comme tu es. (// s'assied. Après un silence, parlant avec difficulté.) Mon enfant, je ne sais pas quelle idée mes lettres ont pu te donner de moi... Je n'ai jamais été bien fort pour écrire... Et ici, on devient paresseux... on écrit de moins en moins. Tu dois me croire un homme sévère... ou indifférent...
CLOTILDE
Vous avez été très généreux pour moi.
LAURENCY, faible el lourmenlé.
Oui, mais pas bon !... Et j'aurais voulu être bon,.. J'aurais voulu m'occuper de toi... Je n'ai même pas été te voir une seule fois... J'aurais voulu t'aimer... et je t'envoyais de l'argent. C'est absurde, contradictoire... Mais quand tu auras vécu un peu de temps ici, tu comprendras.
CLOTILDE
Je n'ai rien à vous reprocher, père. Je ne comptais pas sur votre affection... Ni sur celle de maman.
LAURENCY
Pourquoi ?
CLOTILDE
Je savais que vous vous étiez rendus malheureux, alors, il me semblait que vous deviez vous détester en moi.
LAURENCY, avcc émoHoîi.
Je ne sais si elle pouvait t'aimer... Mais moi, je te jure que j'en étais capable î Et si j'étais resté en Europe, si je ne m'étais pas laissé manger par ce traître de pays, ah... tu aurais eu une autre enfance, ma pauvre petite... une autre jeunesse !
CLOTILDE
Ne vous tourmentez pas.
LAURENCY
Mon enfant, tu peux me tutoyer... Ça me ferait plaisir.
CLOTILDE
Je veux bien, père.
LAURENCY
Dis-moi, tu te sentais bien abandonnée, à Vire... dans cette pension ?
CLOTILDE
Un peu. Maman venait rarement me voir. Toujours entre deux trains. Et j'étais sûre qu'elle ne me prendrait jamais avec elle.
LAURENCY
Pourquoi ?
CLOTILDE
A cause de mon âge, tu comprends ? Je grandissais trop !... Ah ! les derniers hivers n'ont pas été gais. (Sur un mouvement de Laurency,) C'est oublié ! Depuis deux jours, il me semble que je suis dans un conte de fées... Cette nuit, la voiture s'est arrêtée dans le désert... Il y avait un feu qui brûlait dans une fosse... des Arabes tout autour, qui ne parlaient pas... une fumée qui embaumait... un silence absolu... Je m'écoutais respirer... Je me sentais ivre...
LAURENCY
Oui... Au début, la lumière et le silence vous grisent... A la longue, ils vous ennuient... Et à la fin, ils vous font peur. {Un silence.) Allons, je vais demander une lampe. Je ne te vois plus. (// frappe deux fois dans ses mains,)
CLOTILDE
Tu vas me montrer la maison, n'est-ce pas ? La grande terrasse est-elle à nous ?
Certainement.
LAURENCY
CLOTILDE
Pourquoi n'y dîne-t-on pas ? Il doit y faire si bon !
LAURENCY
Ça dérange les habitudes d'Ali.
Ali ? Qui est-ce ?
LAURENCY
Mon cuisinier. Tiens, le voici.
(Ali entre de gauche, apportant un photophore allumé qu'il pose sur la table.)
ALI, triant.
Bonsoir, Kalothilde !
(// lui tend une large main.)
CLOTILDE, riant.
Bonsoir.
ALI, toujours criant et lui secouant la main. Comment tu vas ?
CLOTILDE
Très bien, merci.
ALI, même jeu.
Bon !
(// sort.)
Pourquoi crie-t-il comme cela ?
LAURENCY, résigné.
C'est sa voix.
CLOTILDE
Est-ce que je peux voir ma chambre, père ?
LAURENCY, Subitement embarrassé.
Tu ne veux pas... te reposer encore un moment ?
(} U A T l{ I E M E r A BLE AU 41
CLOTILDE
Oh, je me sens beaucoup mieux.
LAURENCY
C'est que... Ecoute... J'ai à te parler, mon enfant.:. J'aurais dû te prévenir. ..je voulais le faire... Seulement, par écrit... c'est difficile... Et je m'aperçois que de vive voix, ce n'est pas facile-non plus...
CLOTILDE
Qu'est-ce donc, père ?
LAUUENCY
Ma petite fille, tu vas avoir le droit de me juger... Je te demande seulement de ne pas le faire avec trop de sévérité... Voilà... Tu sais que je me suis séparé de ta mère au bout de trois mois de mariage... J'ai d'abord vécu seul, terriblement seul, pendant quelques années... Et puis, j'ai eu la faiblesse de...
CLOTILDE
Tu t'es remarié ?
LAURENCY
Non... Ce n'était pas une femme qu'on épouse... C'est une métisse d'Arabe et d'Espagnol... Et dans ce temps-là, j'avais encore des idées d'Europe... Bref, nous avons vécu ensemble, comme cela...
CLOTILDE
Mais tu ne dois compte de ta vie à personne.
LAURENCY
Si, parce que... cette femme est toujours ma femme... et elle est ici... (Moniranl les trois couverls.) Tu vas la voir d'un instant à l'autre... Est-ce que ce ne te sera pas trop pénible ?
CLOTILDE
Pénible ou non... je ne peux pas te demander de bouleverser ton existence à cause de moi.
LAURENCY
Ah î je sens bien maintenant que j'aurais dû avoir ce courage !
CLOTILDE
Ne te reproche rien, père. Pourquoi m'aurais-tu sacrifié une ancienne affection ?
LAURENCY
Il n'y a guère d'affection entre cette femme et moi... Il n'y a qu'un lourd devoir, une cruelle habitude.
CLOTILDE
Alors, elle ne me fera pas tort de ma part de tendresse ?
LAURENCY
Ah î Dieu non, ma chère petite !... Cela, tu ne dois pas le craindre.
CLOTILDE
C'est tout ce que je demande !
LAURENCY, V embrassant.
Je te remercie, mon enfant, de ne pas te révolter... d'être raisonnable. Par exemple, je ne veux pas qu'elle profite de ta générosité pour te tourmenter.
CLOTILDE
Elle en est donc capable ?
LAURENCY, réfléchissant.
Elle est capable de beaucoup de choses...
CLOTILDE
Père, ce n'est pas une méchante femme ?
LAURENCY, avcc accablement.
Je ne sais pas... C'est une sang-mélé... une violente... une déséquilibrée... Il y a en elle comme du feu... une force sauvage qui ne s'apaise jamais...
AÏESCHA, écartant violemment la tenture de droite et bondissant entre le père et la fille. Eh bien, chicaf Je n'ai pas besoin de me présenter î Votre père s'en est chargé ! Je crois que vous me connaissez, à présent ? Une femme qu'on n'épouse pas ! Une pula, capable de tout ! Une folle ! Un monstre ! Dios ! N'as-tu rien oublié ? Puheta ! Il n'a oublié qu'une chose, c'est de se présenter lui-même, car vous ne le connaissez pas plus que moi î Eh bien, je vais le faire à sa place. Chica, je vous présente votre père : un fourbe qui m'a séduite et achetée comme on achète un cabri !
LAURENCY, cssai/ani de la calmer.
Aïescha ! Aïescha î
Un débauché, qui a fréquenté les maquereaux arabes et leur marchandise !
LAURENCY
Aïescha î
AÏESCHA, éclalanl de rire.
Ha ! Ha ! Un lâche qui a peur de moi ! Une chiffe ! Un abruti !... Voilà, chica, voilà ce que c'est que votre père ! Maintenant, dînez seuls. Moi, je ne pourrais pas manger avec cette figure blême et ces mains grasses devant moi !
(D'un mouvement brusque, elle attire la nappe. La vaisselle tombe et se brise. Aïescha sort vivement à gauche.)
CLOTiLDE, en larmes, entourant son père de ses bras.
Père ! Comme elle te traite ! Comme elle te traite !
LAURENCY, sccoué par une colère impuissante.
Ho î je la materai ! Et s'il faut la cravache, eh bien, la cravache ! Oui, comme avec les Bicots !
CLOTILDE
Je ne peux pas te voir insulter par cette femme !
LAURENCY
Oh moi, ça ne m'atteint plus... C'est à cause de
toi que cette scène m'indigne ! Devant toi ! Au moment où tu arrives !... Elle a osé !
Je suis sûre que tu es trop bon, avec elle î Tu la laisses parler ; tu ne dis rien...
LAUREXCY
Oh, quand on lui répond !... (Un silence, Cloiilde est encore tremblante d'émotion,) Allons, calme-toi.
CLOTILDE
Père, tu vas te débarrasser d'elle, n'est-ce pas ?
LAURENCY
C'est facile à dire.
CLOTILDE
Pourquoi reste-t-elle ici, puisqu'elle te méprise, puisqu'elle te hait ?
LAURENCY
C'est une malade ; il ne faut pas prendre tout ce qu'elle dit au sérieux... Mais si vraiment elle me détestait, ce lui serait une raison de plus pour rester auprès de moi.
CLOTILDE
C'en serait une aussi pour la chasser, il me semble.
LAURENCY
Ah, si je n'avais pas de devoirs envers elle... Si elle avait toujours été ce qu'elle est aujourd'hui...
46 LE SIMOU^
Tu l'excuses?
LAURENCY
Non, mais je voudrais te faire comprendre pourquoi je la supporte... Ce n'est pas seulement par faiblesse... Quand j'ai failli mourir, en Asie Mineure, elle m'a sauvé la vie... J'étais tombé près d'un marais, foudroyé par la fièvre pernicieuse... Je suis resté cinq jours sans connaissance... Mon chien hurlait parce qu'il me croyait mort... Les gens du pays voulaient m'enterrer... Eh bien, c'est elle qui m'a transporté à Constantinople... Elle a dressé un lit, sur un fourgon qu'elle a fait accrocher à un train de marchandises, la nuit... Elle s'est installée près de moi, avec une lanterne, et elle ne m'a pas quitté jusqu'à l'hôpital.
CLOTILDE
C'est tout naturel î
LAURENCY
Pour toi, mon enfant... Mais ces femmes-là, tu sais... il y en a beaucoup qui m'auraient laissé enterrer... Quand on n'a pas été gâté sous le rapport de l'affection... on devient reconnaissant de peu... et pour longtemps.
CLOTILDE
Et moi qui t'imaginais si heureux, menant une belle vie insouciante, en liberté, dans la lumière ! Je ne me doutais pas que tu...
LAURENCY
Bon, bon... ne parlons pas de ça... L'essentiel, c'est que tu sois là... car si j'ai un peu de bonheur à ramasser dans ce désert, c'est de toi qu'il me viendra, de toi seule!
CLOTILDE
Mon cher papa !
LAURENCY
Il faut dîner maintenant. Regarde si elle a tout cassé.
CLOTILDE, se penchant sur les débris delà vaisselle. Non... Il reste un verre et deux assiettes.
RIDEAU
Dans la palmeraie. Un jardin carré, limité au fond par un mur de terre sèche et, sur les côtés, par des fourrés de verdure. Le sol est tapissé d'une avoine drue et verte d'où s'élancent quelques citronniers. Les palmiers forment une hautaine toiture protégeant tout contre le soleil et la poussière, maintenant une miraculeuse fraîcheur au-dessous d'eux. Il y en a dans le jardin même, au fond, à droite, et aussi au premier plan gauche. Mais la plupart sont dans les jardins voisins. Des vignes courent d'un arbre à l'autre, sur des cordes, à la mode du M'Zab. On entre dans le jardin par une porte en clayonnage, au fond gauche. Un chemin longe extérieurement le mur. Au pied des palmiers de droite, un tapis est étendu. Il y a des coussins, un petit guéridon arabe.
Au lever du rideau, Clotilde et Laurency disposent des fruits et des gâteaux sur le guéridon. Ali installe dans l'orge un réchaud sur lequel il pose une cafetière.
ALI, criant. Voilà... Il va chauffer.
CLOTILDE
Mais ne crie donc pas si fort.