CINQUIEME TABLE AV
ALI, même jeu.
Bon!
LAURENCY
Va-t'en, maintenant ; mais ne t'éloigne pas. Si tu m'entends siffler, tu viendras.
ALI
Bon!
(Il sort du jardin et disparaît à gauche,)
CLOTILDE
Tu ne préfères pas qu'il reste ?
LAI HENCY
Non, ce serait blessant pour l'Agha. J'ai refusé d'aller lui rendre visite sous sa tente, parce que j'ai plus de confiance dans mon café que dans le sien. Mais ici, dans mon jardin, à un quart d'heure de la ville... Non, c'est un homme incapable d'un crime maladroit.
CLOTILDE
Pourquoi ne pas l'avoir reçu à la maison ?
LAURENCY
Je n'ai aucune idée de ce qu'il veut me dire. Et si la conversation s'envenime, il vaut mieux qu'Aïescha ne puisse pas s'y mêler.
Tu crains donc ...
LAURENCY, hochanl la lêle.
Nous sommes de si vieux ennemis !
:a) le simoun
CLOTfLDE
Le voici.
(On voit passer derrière le mur VAgha et son fils. Ils s'arrêtent à la porte. Laurency va leur ouvrir.)
LAURENCY
Entre, Sidi.
l'agiia, entrant, la main sur son cœur. C'est un vieillard ricaneur et édenté. Il porte la croix de la Légion d'honneur.
La bénédiction de Dieu sur toi, sur les tiens, sur ta maison et sur ce jardin !
LAURENCY
Merci.
l'agha, à Clo tilde.
Jeune fille, je sais ne pas manquer aux usages en te saluant... Je bénis la coutume des chrétiens qui te permet de te montrer à nous dévoilée... En vérité, jeune fille, tu es belle comme la lumière. Il faut que mon fils, qui est poète, te célèbre dans ses vers.
GiAOUR, s'avançant.
Je le ferai, certes... Avec la permission de la jeune fille.
clotilde, souriant.
Oh, je permets.
LAURENCY
Prenez place.
(Les Arabes s'accroupissent sur le tapis ; Clo-
tilde ei son père s'assoienl sur les coussins.)
l'agha
Quelle fraîcheur dans cette palmeraie, SIdi ! Dieu est singulier! Vous êtes bien loin dans le sud, au milieu du désert... Nous autres, nous campons en cette saison dans la mer d'alfa, à cinq journées au nord-ouest... Et pourtant, Tombre, Teau courante, les feuilles vertes, tout ce qui nous manque vous est donné.
LAURENCY
Tu as fait bon voyage?
l'agiia
En juillet, il n'y a pas de bon voyage à travers la chebka : toujours les tables de pierre, le ciel blanc et le vent de feu... En galopant, mon fils a fait un quatrain sur la chebka. (A Giaour.) Traduis-le.
GIAOUR, récilanl.
« Au matin, le soleil jaillit, convive sanglant. Derrière les tables de l'Orient ; Il tombe, le soir, convive lourd d'or et de vin. Derrière les tables du Couchant. »
CLOTILDE
C'est bien cela.
l'agha C'est mieux en arabe.
LAURENCY, désignant le goûter.
Sers-toi, Sidî. Ma fille nous offrira le café.
(Clotilde emplit les tasses que lui tend Giaour.) I
GIAOUR
La jeune fille est-elle venue à cheval ?
CLOTILDE
Oh, non, en diligence.
GIAOUR
Mauvais. Tout à Pheure, tu verras ma jument. C'est le fils du Chérif de La Mecque qui me l'a donnée. Elle est blanche comme le ventre de la brebis... Et quand elle galope au loin, on dirait un de ces oiseaux qu'on voit au bord de la mer. (Ils boivent leur café.)
LAURENCY
Tu m'as fait dire que tu avais à me parler : parle.
l'agha
Ainsi ferai-je, Sidi. Mais une vieille bouche ne saurait charmer déjeunes oreilles... Permets donc à nos enfants de s'éloigner. Ils visiteront quelques jardins, pendant que nous causerons.
(Les jeunes gens se lèvent.)
LAURENCY, hésitant.
Je crains pour ma fille... le soleil... la grande chaleur.
l'agha Dieu a versé l'ombre sur toute cette vallée.
CLOTILDE
Si tu préfères que je reste, père ?
LAURENCY
Non, fais comme tu voudras.
CLOTILDE
En ce cas, j'irai.
LATRENCY
Prenez Ali avec vous. Il vous servira de guide.
CLOTILDE
Oh, c'est inutile.
GIAOUR
Je connais les chemins.
l'agha, sourianl avec complaisance.
Il connaît.
GIAOUR, sortant avec Clotilde,
J'ai composé dernièrement des vers pour une des femmes de mon père. La jeune fille veut-elle les entendre ?
CLOTILDE
Oui.
(On les voit longer le mur du jardin,)
l'agha, les suit du regard, puis, avec bienveillance. Heureux les jeunes cœurs I Ils sont purs comme
fi4 LE SJMOU^
le ciel au printemps. La haine est un nuage d'automne... qui parfois se dissipe en hiver.
LALRENCY
C'est-à-dire ?
Je suis âgé, Sidi... Et l'âge est oublieux. Tu m'as fait beaucoup de mal, on ne peut le nier... Jadis, j'étais le maître de vingt marchés... Et tu as ruiné mon commerce. Dernièrement encore, tu m'as occasionné de grands ennuis avec le Gouvernement... Eh bien, j'étais venu te dire que {se louchant la poitrine) ce vieux cœur t'a pardonné.
LAURENCY, sur ses gardes.
Tu n'as rien à me pardonner : les Arabes m'ont donné leur clientèle parce que je ne les vole pas, et tu es en disgrâce parce que tu as trompé le Gouvernement, voilà tout.
l'agha
Sidi ! Sidi ! Comme tu connais peu les hommes ! Les Arabes sont faits pour être volés, parce qu'ils sont eux-mêmes de grands voleurs. Quant aux Gouvernements, ils sont faits pour être trompés, parce qu'ils sont eux-mêmes de grands trompeurs. Bien plus : ils demandent à être trompés, car ils sont autoritaires et crédules, comme beaucoup de grands trompeurs ! Le commandant du cercle me donne l'ordre de nouer des relations avec In-Salah. Que pouvais-je répondre ? (S'inclinant avec déférence.) Aïwa, Sidi, IncW Allah! Il me remet
C INQUIÈ M E TABL E A U 55
des présents pour les notables. Je prends les présents. Il veut savoir si les notables ont remercié. Aïwa, Sidiy Inch* Allah ! Il demande à voir la lettre ; il a vu la lettre. Il était content. Ses chefs étaient contents... Tout le monde était content... Et c'est alors que tu m'as dénoncé î
LAURENCV
Je n'ai fait que mon devoir.
l'agha
Il m'a questionné. J'ai répondu : « Que veux-tu, Sidi ? Moi, je n'ai jamais eu de relations avec In- Salah, sauf une seule fois, dans ma jeunesse, quand nous y sommes allés pour piller. Et nous y avons coupé pas mal de tètes î »
LAURENCY
Il fallait lui faire cette réponse avant d'intercepter ses présents.
l'agha
Peuh ! La vérité est une chienne qu'il faut museler durement. {Touchant sa croix.) Sans toi, j'étais grand-croix de cet ordre et le commandant de cercle passait colonel I
LAURENCY
Je sais tout cela.
l'agha
Aussi ne t'ai-je rappelé mes griefs que pour te faire mieux apprécier ma proposition.
50 LE SIMOU^
LAURENCY
De quoi s'agit-il ?
l'agha
Sidi, c'est un fait que tu te fatigues... Tu as tenu longtemps, mais le climat est mauvais et ton activité diminue. Moi, je me sens fort comme un vieux cèdre. Sais-tu que je pourrais te rendre bien des services ? Entre mes mains, ta maison de commerce triplerait ses profits ! Tu es trop doux avec les Arabes... Ils te volent ! Tes entrepôts sont au pillage ! Tes caravaniers te rançonnent. Ah, comme je ferais craquer cette vermine !
LAURENCY, slupéfaîl.
Alors... c'est une association que tu me proposes ?
l'agha
Mieux que cela, Sidi... Je voudrais qu'il y ait entre nous une entente inaltérable. Tu as vu quel noble cavalier est mon fils ? Et ce n'est pas un de ces coureurs de steppes qui ne savent que brider et panser leurs chevaux. Il a étudié dans plusieurs medersas, voyagé du Maroc aux Indes... Il connaît l'ancienne musique et plus de dix mille vers des poètes... Sidi, donne-lui ta fille en mariage.
LAURENCY, 86 lèvc, élouffanl de colère contenue. Tu dis... Tu... Ma fille ?... Ma Clotilde ?
l'agha, impassible. Pourquoi pas ? Ce serait un beau couple.
LAURENCY, se remeltant,
Sidi... Je te remercie de l'honneur que tu me fais... Mais renonce à ce projet.
l'agha Pourquoi donc ?
LAURENCY, péniblement.
Votre existence... est trop différente de la sienne. Elle ne s'y ferait pas.
Si tu savais comme on vit bien, sous la tente ! J'ai six épaisseurs de tapis, des coussins de Paris, des tentures, des glaces, un phonographe. Qu'estce qu'une jeune mariée peut désirer de plus ?
LAURENCY
Il y a de grands obstacles. Ton fils a déjà plusieurs épouses. On m'a dit qu'il avait acheté cette année jusqu'à cinq jeunes filles entre dix et quinze ans.
l'agha
C'est vrai. Il les a épousées. Mais ta Clotilde aurait le rang de première épouse... Ces mignonnes seraient comme ses esclaves. Je réponds qu'elle sera mieux obéie et respectée sous nos tentes que dans ta propre maison... où ce n'est pas elle qui commande.
LAURENCY
N'insiste pas, Sidi.
âS LE SIMOUN
l'agha
Je ne regarderai pas à l'argent. Je donnerai volontiers deux mille douros. Et ce n'est pas trop payé ! (Grivois.) Sa démarche est fluctiieuse...' et son baiser doit être d'une saveur !
LAURENCY, profondément offensé.
Ma fille n'est pas à vendre, Sidi... Son mariage ne sera pas un marché, mais un choix.
l'agha Et s'il arrive qu'elle prenne feu pour lui ?
LAURENCY
Cela n'arrivera pas.
l'agha
Qu'en sais-tu ? 11 est beau. Ses reins sont pesants. Hé! Hé! Voilà ce qui plaît aux femmes. {On entend rire les jeunes gens qui approchent du jardin.) Que feras-tu, si Giaour est aimé ?
LAURENCY, dans une colère désordonnée.
Ha! Ha! Mon enfant? Aimer un nomade!... Le fils d'un bandit ! d'un ancien détrousseur ! d'une canaille qui me persécute depuis vingt ans !... Alors, tu t'imagines que je suis ta dupe ? Mais si les Arabes osaient porter un témoignage, je t'aurais fait coffrer depuis longtemps ! A Moudrik, c'était toi ! Au puits de Settat, c'était toi ! Tu as voulu m'empoisonner, cette fois-là!... Et maintenant, tu viens chez moi, m'insulter, m'humilier ! {Etouffant.) Ahî... Sors d'ici! Balek! Balek! {On voit