G I NQ U I È ME TA BLE AU
passer les Jeunes ^ens derrière le mur. L'Agha les désigne à Laurency d'un geste impérieux, pour lui imposer silence.) Que de crimes manques ! {Entre ses dents ^ ricanant.) Je ne me savais pas si maladroit î
{Les jeunes gens entrent. Giaour porte une rose à son oreille. Il en tient d'autres à la main. L'Agha va au-devant d'eux. Laurency les regarde avec accablement.)
l'agha, aux jeunes gens.
Je vous attendais pour partir... F]h bien, le poète a-t-il su divertir la jeune fille ?
GIAOUR
La jeune fille m'a écouté avec indulgence.
l'agha, à Clotilde.
Il se vante, peut-être/:*
CLOTILDE, vivement.
Non pas.
GIAOUR, lui donnant ses roses.
Si la jeune fille a pris quelque intérêt à mes récits, c'est qu'elle les entendait à l'ombre des palmiers et dans le parfum des roses... Partout ailleurs, le conte et le conteur lui eussent paru maussades...
l'agha, riant, à Clotilde.
Fort bien î Fort bien î La modestie est aussi rare chez l'Arabe que la neige au désert. Appréciela, jeune fille.
LAURENCY, appelant brièvement.
Père?
l'agha
Nous vous laissons. (De loin.) Adieu, Sidi. Tu entendras bientôt parler de moi.
(Giaour et son père saluent.)
GiAOUR, à Clotilde, près de la porte.
La jeune fille sera toujours la bienvenue sous nos tentes.
CLOTILDE
Merci. (Saluts. Les Arabes sortent. Clotilde va à son père.) Qu'as-tu, père ?
LAURENCY
Sais-tu ce qu'il voulait? T'acheter ! Avec de l'argent î... Pour son fils! Toi 1 Toi ! Comme une brebis î Comme une jument sur le marché !
CLOTILDE, très calme, réfléchissant.
Qu'as-tu répondu ?
LAURENCY
J'ai... Je n'ai pas pu me maîtriser... Il faut se méfier, maintenant, ma chérie. L'Agha n'est pas homme à oublier une offense.
CLOTILDE
Aussi, pourquoi l'as-tu offensé ? Il fallait dire... que tu réfléchirais.
INQUIEME TABLEAU 61
LAURENCY, haussanl les épaules.
Réfléchir!... {Ils sorlent.)
RIDEAU
La chebka. Une immense platitude de pierres. Une sorte de néant Jaunâtre, sous un ciel sulfureux. Une piste traverse la scène. Le Prophète est assis sur une pierre. Il est aux limites de l'âge. On dirait une momie parlante , aux ijcux vides, aux joues desséchées, aux mains recroquevillées. Son burnous n'est plus qu'une dentelle sur des haillons. Il apostrophe les passants sans les regarder.
Deux Jardiniers mozabites et un négrillon de quatorze ans paraissent à gauche. Ils portent des fleurs de grenadier à l'oreille et devisent gaîment en cheminant.
LE NEGRILLON
Elle s'appelle Aziza.
C'est la sœur de la danseuse ?
LE NÉGRILLON
Oui. Elle a quatorze ans. Elle m'a donné rendezvous cette nuit dans son jardin.
LE PROPHÈTE, étendant son bâton.
Arrière, chiens errants ! Où votre désir vous mène-t-il?
s / A' / È M E TAB L E A U 63
Hé! père vénérable, nous montons à la ville. N'est-il plus permis de se divertir honnêtement ?
LE PROPHÈTE
Je vous connais, mordus ! Vous courez à vos débauches, poussés par des feux invisibles ! Vous vous emplissez de vin de palmes et de mouton rôti. Vous vous pressez à la porte des prostituées, comme les mouches à l'étal des boucheries... Je vous entends ramper la nuit dans l'oasis... J'entends le froissement des corps sur la terre et le chuchotement des maquerelles noires, près des puits ; j'entends craquer les poitrines adultères ; j'entends vos soupirs et vos râles !
Mais, père vénérable, si l'homme ne suivait pas son désir, de temps en temps, il serait trop malheureux.
LE PROPHÈTE
Hypocrites ! Ne me dites pas que vous échappez à la douleur ! Je sais qu'à l'heure de midi, derrière vos murs en toub, vous relevez vos burnous et vous montrez secrètement vos ulcères.
i'''" JARDINIER
Père vénérable, les ulcères se dessèchent et les joies passent.
Le temps de la jeunesse est fait pour se réjouir et pour pleurer.
Quand nous serons vieux, nous n'aurons plus ni plaisirs, ni peines.
L'homme doit se désaltérer pendant qu'il a soif.
LE NÉGRILLON
Tu ne peux rien dire là contre, père vénérable !
LE PROPHÈTE
Je dis que vous ne serez pas désaltérés parce que vous buvez!... Vous ne serez pas rassasiés parce que vous mangez î... Mais vos faims et vos soifs grandiront sans cesse... Vos désirs et vos plaies s'aviveront jusqu'à la tombe. (Désignant le négrillon.) Le jeune garçon chaussé de vase, qui recherche les fillettes aux bras minces, les recherchera dans son vieil âge : il deviendra le sarment noirci qui se tord longuement dans les flammes, sans pouvoir se consumer !
LE NÉGRILLON, Qvec insouciancc.
Et qu'y faire, si c'est écrit ?
l""^ JARDINIER, soupirant.
Enfin, comment veux-tu que nous vivions ?
LE PROPHÈTE
Etouffez votre démon, bêtes insatiables ! Couchez-vous dans la poussière et attendez l'accomplissement!
Tu n*es pas raisonnable, Sidi. Autant dire au palmier de ne pas donner ses fruits, aux scorpions de ne pas s'accoupler.
Nous ne sommes pas des carcasses de moutons qu'on retrouve sous les sables... Nous sommes des corps vivants : nous voulons vivre î
LE PROPHÈTE
C'est de là que vient le mal. Vous désirez parce que vous voulez vivre, et vous souffrez parce que vous désirez!... Allez, bouches voraces ! Buveurs de mirages ! Mêlez vos substances ! Poursuivez les formes! Vous ne trouverez en elles ni paix ni possession, car elles n'existenl pas ! L'assouvissement, le repos, l'être, c'est le néant !
(Il se couche en Iravers de la pisle, marmottant des imprécalions. Les jardiniers Ven- Jambenl.)
LE NÉGRILLON, saulanl par-dessus le Prophète,
Crève, eh mâchoire d'âne !
(Ils disparaissent. Le Prophète les suit en les menaçant de son bâton.)
RIDEAU
A Vêlage supérieur de la maison de Laurency, "Çne pelile pièce à coupole , badigeonnée de bleu, sommairemenl meublée. Un guéridon arabe, un sofa recouverl de lapis. Une porte ovale ouvre sur une lerrasse également badigeonnée de bleu. Nuit éloilée. Une aulre porle, à droite, ouvre sur un escalier. Un photophore éclaire la pièce.
Au lever du rideau, Laurency boit son café, étendu sur le sofa.
ALI, de la lerrasse, injuriant quelqu'un, sur la roule.
Balek ! Chien nomade ! Balek!
VOIX d'aziz, le narguant.
Aboie, dogue sans crocs î Bête à l'attache ! Aboie!
LAURENCY, loumanl la tête.
Qu'est-ce que c'est ?
ALI
Une vermine de tente ! Un Chambi !
voix d'aziz, glapissant.
C'est moi, Aziz ! Aziz de Metlili !... Le maître
SEP T I È M E T A li L E A U 07
méconnaît bien. Je lui ai parlé hier sur le marché !
LAURENCY, à Ali,
C'est vrai. Laisse-le monter.
ALI, à Aziz, avec un cri rauque, Y* Allah/,,, Le maître ne craint pas les poux!
VOIX d'aziz
La fiente non plus, puisqu'il te supporte auprès de lui !
ALI
Fiente sèche toi-même !
aziz, débouchant sur la terrasse, Lécheur de détritus !
ALI
Chacal galeux !
AZIZ
F^ntrailles puantes !
{Cris et menaces platoniques, Aziz entre. C'est un nomade en loques, au profil pointu. Soudain très calme,) Salam, Sidi Laurency.
(Ali disparaît,)
LAURENCY
Qu'est-ce que tu veux ?
AZIZ, bas.
Ton ennemi est mon ennemi... L'Agha m'a fait mettre en prison.
LAURENCY *
Pourquoi ?
AZIZ
Il y avait des chameaux qui disparaissaient sur son territoire... Alors, il est allé trouver le juge. Et le juge lui a dit : « Prends des gardiens pour tes chameaux. » Et l'Agha m'a pris pour gardien de ses chameaux, moi et deux autres Chambaa... Et après quelque temps, il m'a dit: « Aziz, quand tu n'étais pas gardien, mes chameaux disparaissaient. Maintenant que tu es gardien, mes chameaux ne disparaissent plus : c'est donc toi qui volais mes chameaux. » Et il m'a fait mettre en prison, le chien î
LAURENCY
Comment en es-tu sorti ?
AZIZ
J'ai payé la caution... Cent cinquante pesetas...
LAURENCY
Tu n'as pas d'argent... Tu me racontes des histoires.
J'ai payé î Comment ?
AZIZ
LAURENCY
AZIZ
Le Chambi est un frère pour le Chambi. Les deux Chambaa, qui étaient gardiens avec moi, sont
restés en liberté... Alors, ils ont recommencé à voler les chameaux... Ils ont vendu les chameaux... et j'ai payé la caution, avec l'argent des chameaux.
LAURENCY, soiirîanl.
Ah, bien!
AZIZ
Mais mon cœur n'est pas apaisé... L'Agha m'a fait rouer de coups, dans la prison... Et une nuit, il est venu avec une de ses femmes... Et elle était ivre, la vieille truie!... Et elle m'a empli la bouche de sable, pour s'amuser î (^era/j/jroc/za/ï/.) Père du commerce... toi aussi, tu as à te plaindre de l'Agha... Si tu veux que je le tue... je suis ton homme. Tous les soirs, il va faire sa prière dans la chebka. Je me cacherai au fond d'un trou et je l'abattrai comme un pigeon... Inch* Allah ! {Laurency se lail, cachant son trouble.) Je ne te demanderai pas grand'chose... Une pièce de laine pour habiller ma petite famille. (Laurency respire plus fort dans le silence.) Penses-y bien, père du négoce... L'Agha ne manque pas d'ennemis... On en accusera plus d'un. Si je suis pris, tu porteras témoignage que tu m'as vu ici, le jour même. Le juge te croira, puisque tu es riche... Et tu seras délivré de ce scorpion ! Décide-toi, sinon c'est toi qui périras sous son venin î
LAURENCY, bos, entendant monter l'escalier. Va-t'en.
Aziz, même jeu.
Je reviendrai demain matin, Inch' Allah !
(Il sort par la terrasse pendant que Clotilde entre par la porte intérieure.)
CLOTILDE, entrant.
Avec qui causais-tu, père ?
Un nomade.
CLOTILDE
Il a une vilaine figure.
LAURENCY
Je n'ai pas remarqué... C'est possible.
CLOTILDE
Qu'est-ce qu'il te voulait ?
LAURENCY
Il venait me proposer... une affaire.
CLOTILDE
Mais il a l'air d'un mendiant.
LAURENCY
Oh, dans son commerce, l'argent n'est pas toujours nécessaire.
CLOTILDE
Qu'est-ce qu'il vend ?
LAURENCY
La marchandise la plus méprisable... et la plus