SCENE V
LUC
Parce qu'il a besoin de joie pour s'épanouir. Il lui fallait attendre, pour se faire reconnaître, que tu fusses heureuse et guérie.
JEANNINE
Jamais je ne me suis sentie aussi légère, aussi libre.
LUC
Et tu te croyais trop vieille pour aimer !
JEANNINE
Il me semble qu'une main très douce m'a transportée de dix années en arrière, et m'a déposée sur le seuil d'argent où s'ouvre la jeunesse.
LUC
Oui, moi aussi, j'ai le sentiment que la vie recommence.
JEANNINE
Tu es encore jeune, mon amour.
Sans toi, je toucherais à la vieillesse. (Silence.)
JEANNlxNE
J'ai fait un joli rêve, cette nuit. Je m'élançais hors de la mer, à l'endroit où se reflétait le soleil. Quel désir cela peut-il cacher ?
LUC
Voir la lumière une seconde fois. Renaître.
JEANNINE
Tu m'as fait renaître, en vérité. Tu m'as sortie du gouffre obscur où je me débattais sans espoir. {Etirant ses bras vers le soleil. ) Je trouve à chaque chose un goût nouveau. Moi qui étais toujours fatiguée, sais-tu ce que j'ai fait, ce matin? Je me suis levée, pendant que tu dormais et je suis montée jusqu'au vieux fort.
LUC, désignant un point de l'espace .
Tout là-haut ? Où tourne cette brume rose ?
JEANNINE
Tout là-haut. Une fillette regardait se lever le soleil, et sur sa nuque bleuâtre, fraîchement poudrée, il y avait comme un duvet de clair de lune. J'avais faim de pain mal cuit et d'oursins encore mouillés.
LUC
Oui, ce pays rajeunit les sens.
JEANNINE, avec élan.
J'ai parfois une telle envie de voyager!
Toutes les routes de la terre sont libres, ma chérie.
JEANNINE
Tu consentirais à partir avec moi ?
LUC
Demain, si tu veux.