‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 49 sur 71 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

de mon âme, tu connaîtras la vérité? Crois-tu qu'en portant la lumière dans le dédale de ma conscience, tu me guériras ? La pleine lumière, oui, ce serait peut-être la guérison... La demilumière est plus dangereuse que l'obscurité... Elle rév^eille les furies qui dormaient... Et tu ne pourras jamais faire dans les êtres qu'une demi-lumière. L'homme le plus intelligent ne comprend qu'à moitié.

LUC

Qu'en sais-tu?

JEANNINE

J'ai réfléchi, depuis un mois. Je t'ai regardé... {Avec douleur,) J'ai vu l'affreuse passion de connaître, la curiosité, froide et brillante comme un couteau bien aiguisé.

LUC, Iremhlanl.

Ne dis pas que je ne t'ai pas aimée.

JEANNINE

Tu aimes l'énigme irritante qui se cache dans le dernier repli des consciences.

LUC, à genoux devant elle.

Non. Non. C'est bien toi que j'aime... et non pas seulement cette part de toi-même qui m'échappe... Quand je te revois dans le petit jardin au bord du torrent, par ces soirs enfermés d'automne, toute pensive et repliée sur ton triste secret... j'éprouve un tremblement intérieur... une douceur qu'aucun souvenir n'a jamais éveillé en moi.

252 LE MANGE un DE RE', ES

JEANNINE

Tu te connais si mal, mon chéri... Tu prends tes émotions d'artiste pour de l'amour.

LUC

Je sais bien que je t'aime.

Et je sais, moi^ que du jour où tu auras déchiffré le mot que je porte, tu cesseras de m'aimer. L'amour, pour toi, ce n'est qu'un moyen de forcer les âmes... Tes yeux brûlent toutes les femmes, mais tu es un homme éteint... Un homme cruel, aussi.

LUC

Suis-je devenu cruel ?

JEANNINE

J'ai reçu de toi des baisers pénibles comme des expériences.

LUC

Je suis un homme attelé à une tâche rude, décevante. Arrêter les gens comme au passage et arracher la première écorce de leurs mensonges, découvrir les amours incestueuses, les plaies cachées sous l'ouate, les envies bestiales et^ ces tares mises à nu, soulever l'un après l'autre les voiles de dissimulations inconscientes ; creuser toujours plus avant, comme un ver dans l'humus, à travers des couches immatérielles de souvenirs tronqués, de rêveries hypocrites, de désirs ignorés... des mains trop douces ne viendraient pas à bout d'un pareil travail.

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