SCÈNE ÎX
JEANNINE
Tout à l'heure, au tournant de la piste, quand le Tombeau de la Chrétienne m'est apparu, il m'a semblé que je mourais.
LUC
Je t'ai vue pâlir sur ton cheval.
JEANNINE
S'il suffisait, pour en finir, d'aller sur le tombeau, de m'y coucher et d'attendre, j'irais de ce pas.
LUC, suppliant.
Jeannine !
JEANMNE
Mais une mort aussi facile, ce serait un bienfait auquel je n'ai pas droit.
LUC
Cesse de me torturer !
JEANNINE
Tu crois souffrir ? Mon pauvre petit ! Si tu endurais un quart d'heure ce que j'endure des jours entiers, tu te frapperais la tête contre ces murs en criant !... Chaque étoile de la nuit laisse tomber sur moi sa gouttelette de poison. Je t'ai dit, ce matin : « Empêche donc ton cheval d'écraser ces chardons secs, qui craquent sur les roches comme des squelettes d'oiseaux. »
LUC
Oui. Pourquoi ?
JEANNINE
J'avais la sensation que nous écrasions des cadavres... Les femmes qui ont tué ne souffrent pas plus que moi. (Luc P enlace.) Ne me touche pas. (// s^écarle,) Encore un peu de patience. Tu seras bientôt libre.
LUC
Jeannine !
JEANXIXE
Je suis une lourde chaîne. Une femme qu'on ne peut guérir en la caressant... ce n'est pas une compagne agréable...
LUC, vivement, comme se défendant contre une
pensée.
Je t'aime comme tu es. Je n'ai d'autre désir que d'être avec toi... de...
JEANNINE
Il vaudrait mieux que je fusse folle.
LUC
Tais-toi.
JEANNINE
Si cette pensée t'est déjà venue, n'en aie pas honte. (// soupire et se tait. Elle retourne à la fenêtre. Le Jour baisse, depuis un instant. La teinte rouge des rochers s'accentue.) Le mieux, vois-tu, ce serait un accident... J'ai rêvé cette nuit que mon cheval galopait vers un précipice. Je n'avais aucune peur. C'était une délivrance... Tiens, voici le jour qui baisse. Va voir coucher le soleil.