LE S J MOU A
à tout le bonheur que cette petite Clotilde aurait pu me donner, je me trouve d'une sottise de l'avoir laissée moisir en France!... Je ne savais pas ce que c'était, moi, que d'avoir une enfant î C'est une conscience délicieuse... d'une sûreté, d'une finesse ! Hein, il y a longtemps que nous n'avions rencontré ça: une jolie âme européenne?... C'est encore plus précieux ici qu'ailleurs.
LE VÉRIFICATEUR
Oui... Je vous comprends.
LAURENCY
Nous nous connaissons depuis longtemps, vous et moi... Je crois que nous sommes tous les deux d'assez braves gens... Et tout de même !... A force de ne voir que des Bicots et de s'acoquiner avec leurs femelles, comme on se laisse entamer !... Comme l'être moral devient incertain !...
LE VÉRIFICATEUR
Oui... Oui...
LAURENCY
Cette enfant a réveillé en moi une espèce de force spirituelle... qui s'engourdissait... Je me sens redevenir ce que j'étais autrefois... Si le mot n'était pas si pompeux, appliqué à un prosaïque négociant, je dirais qu'elle m'a régénéré... Qu'elle m'a rendu mon âme d'Européen.
LE VÉRIFICATEUR
Ne vous faites pas d'illusions ; on ne retrouve
son âme d'Eluropéen qu'en Europe. Et encore, pas toujours.
LAURENCY
Ecoutez. Tout à l'heure, j'ai été sur le point de commettre, de laisser commettre une action qui, dans ce pays, n'alirait indigné personne, mais qui, en Europe, serait jugée criminelle... J'avais le plus grand intérêt à ce qu'elle fût commise. Eh bien, il a suffi d'un mot, d'une larme de ma fille pour m'éclairer subitement !... C'est délicieux ... de redevenir un homme tout à fait propre!... C'est presque enivrant, voyez-vous.
(Clotilde entre par la ferrasse, portant sur un plateau une carafe et deux verres. Elle a revêtu une tunique arabe en soie transparente, très décolletée.)
LE VÉRIFICATEUR
Bonsoir, mademoiselle Clotilde.
CLOTILDE, déposant son plateau.
Tiens, bonsoir. Monsieur.
LALRENCY
Qu'est-ce que tu nous apportes-là ?
CLOTILDE
De l'orangeade, père.
LAURENCY
Très bonne idée, mais il faut encore un verre, mon enfant.
CLOTILDE
Je vais le chercher. (Au Vérificaleur.) Nous ne vous avions pas vu monter.
LE VÉRIFICATEUR, JOy/a/.
Je vous donne du mal, hein ? C'est de votre faute ! Si vous étiez habillée en jeune Française, je serais allé chercher mon verre moi-même. Mais comme vous êtes à la mode du pays, je vous traite en jeune Arabe : et je me laisse servir I
CLOTILDE, même Jeu.
C'est Aïescha qui vient de me donner cette tunique.
LE VÉRIFICATEUR, Surprîs.
Aïescha ?
CLOTILDE
Oui. Nous sommes amies, à présent.
LE VÉRIFICATEUR
C'est surprenant.
LAURENCY, riant.
La panthère s'apprivoise !
CLOTILDE, désignant sa tunique.
Elle est jolie, n'est-ce pas?
LAURENCY, hésitant.
Oui... Un peu...
CLOTILDE
Elle ne te plaît pas, père ?
s E P T 1 È M E TABLEAU 77
LAURENCY, même jeu.
Si... mais...
CLOTiLDE, sorlanl vivement par la porte intérieure. Oh, tant pis !... Je reviens tout de suite !
LAURENCY, avec une complaisance attendrie.
Elle est ravissante, là-dedans ! Seulement, je ne veux pas encourager les défauts maternels : et la coquetterie en était !
LE VÉRIFICATEUR, à brûle-pourpoint, le regardant fixement.
Dites donc, Laurency ?
LAURENCY
Hein ?
LE VÉRIFICATEUR
Vous ne voudriez pas m'accompagner, dans ma prochaine tournée ?
LAURENCY, surpris.
Moi ? En voilà, une idée !
LE VÉRIFICATEUR
Je fais la région de Guerrara... J'en ai pour une dizaine de jours.
LAURENCY
Mais... pourquoi cette proposition?
LE VÉRIFICATEUR, oprès uu sUcnce, avec contrainte.
Je pensais que le voyage vous intéresserait. Vous n'êtes jamais allé par là.
LAURENCY
Je VOUS remercie... Je n'ai aucune envie de m'absenter en ce moment. A moins...
LE VÉRIFICATEUR
A moins...
... que cette petite expédition ne tente Clctilde.
LE VÉRIFICATEUR, brusquement.
Vous n'y pensez pas î
LAURENCY
Pourquoi ?
LE VÉRIFICATEUR
Voyager au milieu des chaleurs... en caravane... C'est beaucoup trop pénible pour une jeune fille.
LAURENCY
En effet. Ce serait peut-être un peu dur.
LE VÉRIFICATEUR, însislanl.
Beaucoup trop pénible !
LAURENCY
En ce cas, n'en parlons plus.
LE VÉRIFICATEUR, soupirant.
Y' Allah !
CLOTiLDE, rentrant, un verre à la main. Voilà.
RIDEAU
Une piste près de la ville. On entend chanter un muezzin. Des Arabes passent, égrenant leur chapelet. Le Prophète les suit. Un vieillard débonnaire paraît à gauche. Il porte un tackshabit noir.
LE PROPHÈTE, sc rctoumant.
Où vas-tu, chien errant ? Où ton désir te mènet-il?
LE VIEILLARD
Je vais au cimetière, Sidi. L'heure du moghreb approche.
LE PROPHÈTE
Couche-toi dans la poussière et attends l'accomplissement.
LE VIEILLARD
Certes, il n'y aurait pas de péché à t'obéir. Il n'y en a pas non plus à prier, suivant la coutume.
LE PROPHÈTE
Je vous vois, vertueux, quand le soleil penche, je vous vois, prosternés parmi les pierres funèbres et les {X)teries en miettes. Que chuchotez-vous à votre Dieu? Que lui demandez-vous ?
80 LE SlMOUN^
LE VIEILLARD
D'être gardés humblement purs et rendus dignes de la vie éternelle. Ne le sais-tu pas ?
LE PROPHÈTE
Vous voulez donc peiner toujours ? Vous voulez donc durer toujours ? Vous n'êtes donc pas rassasiés de vous-mêmes? O maniaques altérés de souffrance, ne tourmentez plus votre Allah I
LE VIEILLARD
Que veux-tu que nous lui demandions ?
LE PROPHÈTE
Rien. N'ayez pas de désirs.
LE VIEILLARD
Et si je ne puis m'empêcher de prier?
LE PROPHÈTE
Alors, priez pour la mort éternelle, qui seule engloutira la douleur. Priez pour la fin de l'homme, qui seule apaisera le désir.
LE VIEILLARD
Vois-tu, Sidi, je suis un bon croyant. Mais j'aime aussi réfléchir. Eh bien, je me dis parfois que la prière est sans effet: demande à Dieu ceci ou cela, ce qui arrivera... c'est ce qui est écrit.
LE PROPHÈTE
N'est-il pas écrit dans ton intelligence que l'homme doive disparaître un jour, et la vie s'arrêter ?
// fJITI E ME TA li L E A 11 8|
LE VIEILLARD, soupiranl.
Sans doute, on ne peut penser autrement.
LE PROPHÈTE
F]h bien, prie pour ce jour, puisqu'il te faut prier. Assez d'yeux malades, de faces tannées de variole et de plaies au milieu du corps ! Assez d'adultères et d'incestes ! Assez de chimères et d'espoirs ! Que ces mouches vertes de l'Ame soient écrasées! Plus vite ! Voilà ce qu'il faut dire à ton Dieu. Que cette terre aille au néant nettoyée de sa vermine! Que les orages de sable la purifient du souffle et de la chair! Qu'il n'y ait plus de conscience pour souiU 1er sa vieillesse! Et quand elle ira, se dissolvant en poussière d'astres, qu'aucune bête pensante ne soit là, pour geindre, se glorifier ou poser des questions !
LE VIEILLARD, hochant la têie.
Non, Sidi, je ne prierai pas pour la fin de l'homme.
LE PROPHÈTE
Elle viendra cependant. Et le songe épouvantable des univers s'eflacera. Réjouis-toi ! Je prédis la dernière spirale du tourbillon ! J'annonce le grand sommeil libre de Tincréé !
LE VIEILLARD
Je ne me réjouirai pas d'une telle nouvelle, si elle est vraie...
LE PROPHÈTE, Qvec ironîe.
Alors, va demander à Dieu l'éternité pour cha-
cun de tes cheveux... et toutes les sinuosités de tes entrailles. Va prier, c'est Theure. (// ferme les yeux.) Moi, ce soir, j'en ai assez de la création et de son Roi.
(Le Prophète est entré en méditation. Ses traits se sont figés dans un repos extatique.)
LE VIEILLARD, le regardant.
Bien... Bien... Tu veux que la vie s'éteigne... Mais tu as près de cent ans et tu es encore vivant. Tu dis : «couchez-vous dans la poussière... » mais tu es assis, prophétisant, maudissant... Tu dis que l'univers est un songe... mais tu es malade de lui, comme d'une fièvre. Tu te moques des croyants... mais tu crois au néant... Es-tu certain d'y croire? Tu n'es peut-être pas plus sûr de lui que nous du paradis... Tu cherches... Tu ne sais pas... Tu es avec nous... dans l'angoisse. (Il s'en va.)
Certes, il y a beaucoup à dire contre cette vie : en cela, tu n'as pas tort î... Et pourtant... (Egrenant son chapelet.) Dieu veuille mêla conserver aussi longtemps que possible... Comme elle est, Seigneur, ni meilleure, ni pire... Comme elle est. (Il sort.)
RIDEAU
Lepalio. Quatre heures de Vaprès-midi. Laurency vérifie un livre de compies, étendu sur une chaise longue en rotin, Aïescha et Clotilde jouent aux cartes. Aïescha fume et s'évente fréquemment.
AÏESCHA, battant les cartes.
Mon père était un gentilhomme, chica, un vrai! Il avait une grande maison jaune à Burgos, avec une grille de fer forgé... et ses armes, tout en argent, au milieu de la grille... Et Tété, il m'emmenait au bord de la mer, à Saint-Sébastien... Ay^ c'était une bonne vie...
CLOTILDE
Pourquoi n'êtes-vous pas restée là-bas?
AÏESCHA
Parce que ma mère voulait me ravoir. Elle a tellement ennuyé mon père qu'il a fini par me renvoyer en Algérie... Et depuis ce jour, Ay f quelle pauvre vie!
CLOTILDE, coupant.
Votre mère n'était pas bonne pour vous ?
81 LE SIMOUIS
AÏESCHA, riani et donnanl les caries.
Elle voulait me vendre à tous les Juifs qui venaient chez elle !
CLOTILDE
Et vous ne pouviez pas vous plaindre à votre père ?
AÏESCHA
A quoi bon ? Il ne m'aimait pas assez!
CLOTILDE
Pourquoi ne vous aimait-il pas ?
AÏESCHA, amèremenl.
Nombre f Qui donc aime l'enfant d'une prostituée ? Une fille sans race ? Une sang-mêlé ? Ay !... Jouez, aima mia ! Jouez ! (La par lie conlinue quelques inslanls en silence, enlrecoupée de baltemenls d'évenlail et de bouffées de cigarettes; Aïescha regarde Clotilde, puis Laurency à la dérobée. Tout à coup : ) Alfred, as-tu remarqué comme ta fille embellit?
LAURENCY, suns Icvcr les]yeux.
Oui, oui.
AÏESCHA
Les chaleurs la pâlissent et le soleil la dore. Quelle beauté !
CLOTILDE, riant. Comme vous êtes flatteuse !
{Elles Jouent.)
AÏESCHA, soupirant et s'éventant.
Dios ! Quelle fournaise !
N E U VIÈ ME TABLEAU 8Ô
CLOTILDE
Je ne souffre pas.
AÏESCHA
Avouez, chica, que j'y suis pour quelque chose. Sans moi, vous porteriez vos robes de France et vous sueriez comme une outre! (Elie rit.) Il faut être ici comme l'eau dans la cruche poreuse... Sentir le moindre souffle à travers la mousseline.
CLOTILDE
C'est vrai.
AÏESCIIA
Tant pis) si le transparent scandalise papa î
CLOTILDE, ramassant les caries.
Je fais la dernière levée*
AÏESCHA
Nombre ! Vous gagnez la partie.
CLOTILDE
Cela ne vous fâche pas. Madame ?
AÏESCHA
Voulez-vous bien ne pas m'appeler madame î
Mais...
AÏESCHA
Appelez-moi Aïescha... ou donnez-moi mon nom espagnol : Luceha.
CLOTILDE
Soit.
AÏESCHA, lui caressant la Joue du bout de son éventail.
Ma revanche?
CLOTiLDE, se levant.
Ce soîr, si vous voulez bien. Je dois aller voir des colliers d'argent chez un artisan.
AÏESCHA
Par ce soleil ?
CLOTILDE, prenant son ombrelle.
Oh, je ne le crains pas... Tu viens, père ?
LAURENCY, avec une nuance d'embarras.
Non, je ne peux pas.
CLOTILDE
Tu avais promis de me montrer le chemin.
LAURENCY
J'ai des comptes à terminer.
AÏESCHA
Elle se perdra, cette petite.
Elle demandera. C'est à côté.
CLOTILDE
Oh, je trouverai bien. A tout à l'heure. (Elle sort par le fond.)
AÏESCHA, observant sournoisement Laurency. Chico, tu n'es pas malade ?
NE U VIE M E T À n L E AU 87
LAURENCY
Mais non.
AÏESCHA
Tu es si absorbé !
LAURENCY
J'ai une très grosse échéance : plus de cent vingt mille... Et je veux en profiter pour me débarrasser de presque tout mon encaisse métallique; alors, j'ai des virements, des comptes à revoir...
AÏESCHA
Tu as changé, depuis quelques jours.
LAURENCY, rclevanl la lêle.
Changé ?
AÏESCHA
Tu étais si gai, la semaine dernière î jTu as très mauvaise mine... Tu es blême... Tu n'as pas de fièvre ?
LAURENCY, haussatil les épaules.
Mais non, je n'ai pas de fièvre.
AÏESCHA, près de lui, ironique.
Tu as changé... de toutes façons. Avec moi, par exemple, tu es devenu d'une discrétion... héroïque. {Riant.) Dios! Quel drôle d'amant j'ai là I
t LAURENCY
Oh, n'essaye pas de me faire croire que tu regrettes notre ancienne viel Je sais de quelle corvée je te délivre.
88 LE SIMOUIS
AÏESCHA
Je ne suis ni triste ni offensée de ce changement. J'y pense presque avec indifférence... mais curieusement... Toi-même, ne le trouves-tu pas étrange? Quelle cause lui donner? Je crois que tu as cessé de me désirer parce que tu aimes ta fille.
LAURÉNCY, inquiet.
Que veux-tu dire ?
AÏESCHA, avec innocence.
Ton amour pour Clotilde a remplacé celui que tu avais pour moi. Il n'y a plus de place en toi pour la passion... pour la folie. L'affection paternelle t'emplit tout entier.
LAURENCY
C'est possible.
AÏESCHA
Mais alors, pourquoi n'es-tu pas tranquille et gai ?
Qui te dit que je ne le sois pas ?
AÏESCHA
Je le vois, mi querido. Tout le monde voit que tu n'es pas heureux ! Clotilde elle-même doit s'en apercevoir.
LAURENCY, inslincHvemenl,
Tu crois?
AÏESCHA
Sûrement ! Tu lui fais grise mine. C'est moi qui