V /•; U VIE ME TABLEAU 8U
suis obligée de l'occuper, de la distraire... Tu ne peux pas dire que je sois méchante avec elle ?
LAURENCY
Je ne te reproche rien.
AÏESCHA
Oh, je n'ai pas de mérite à la cajoler. Nous nous entendons très bien. Je suis son amie... Nombre ! Pourquoi es-tu Hriste ? Est-ce que nous ne pourrions pas vivre gentiment tous les trois ? Est-ce que tu ne devrais pas être content ? C'est une enfant délicieuse, et douce, et jolie ! Dios ! Quelle beauté ! Je ne peux pas croire qu'elle t'ait déçu !
{Elle ril sourdement,)
LAURENCY
Pourquoi ris-tu?
Il faut que je sois gaie pour deux, chico, {Désignant Clotilde qu'elle aperçoit au dehors.) Tiens, la voici, la querida. Tâche d'être un peu moins sombre avec elle, ou elle pensera que tu ne l'aimes pasi... Pourquoi dissimuler ta tendresse? Cela doit être si bon, d'avoir une fille à chérir 1 {Clotilde entre,) Eh bien, chica, vous avez trouvé ces bracelets ?
CLOTILDE, montrant les bracelets.
Oui. J'en aï acheté deux.
AÏESCHA
Ils ne sont pas mal^
CLOTILDE
Ils sont tiDp larges.
AÏESCHA
Mais, petite, cela ne se porte pas au poignet. Cela se porte au coude, ou plus haut, près de l'épaule. Vous allez voir. (Elle relève les manches de Clolilde el lui passe les bracelets,) Quel joli bras î... Vous savez, chica, te n'est pas très prudent, ce que vous venez de faire.
CLOTILDE
Quoi donc?
AÏESCHA
Vous promener dans la ville, habillée de la sorte. N'est-ce pas, Alfred ?
Non. Certainement.
AÏESCHA
Vous ne connaissez pas les Arabes... Vous vous croyez seule, dans les petites rues... Mais derrière chaque porte, chaque moucharabieh, il y a des faces brunes qui vous guettent. Il y a partout des yeux qui vous suivent et qui vous désirent... L'Arabe est ainsi fait... Il est pauvre, il est malheureux, et il désire... il désire éternellement. Quand je dis l'Arabe, je pourrais aussi bien dire le Noir... ou même le Blanc... (Elle rit.) L'homme! L'homme! L^homme!
NEUVIEME r Mi LE AU 91
CLOTILDE
Bah, je n'ai pas peur.
AÏESCHA
Il faut avoir peur, chica.
LAURENCY
Oui, je Tai déjà avertie.
AÏESCHA
Mais aussi, pourquoi ne raccompagnes-tu pas, comme tu le faisais les premiers jours ?
CLOTILDE
C'est vrai.
LAURENCY
Je suis très occupé... {Désignant le registre.) Tu vois bien...
Le père travaille trop, chica... Voyez comme il a mauvaise mine. {Prenant le registre et le posant sur la table.) Il ne faut pas qu'il se replonge dans ce vilain registre. Là ! C'est fini pour aujourd'hui.
LAURENCY, sc Icvant et reprenant le registre.
Laisse-moi donc tranquille. J'ai un relevé à terminer.
(// sort à gauche, emportant le registre.)
AÏESCHA, pendant qu'il sort.
Il ira jusqu'à ce qu'il tombe malade ! {Bas, à
Clolilde.) Chica, vous savez qu'il n'est pas bien, en ce moment. Ce n'est pas seulement son travail qui le surmène.
CLOTILDE
Qu'est-ce qu'il a ?
AÏESCHA
Ces grandes chaleurs lui fatiguent la tête.
CLOTILDE, inquiète.
Vous croyez ?
AÏESCHA
Je l'ai remarqué. Mais ne vous effrayez pas. Il n'y a guère d'Européens qui résistent à de pareils étés. Je l'ai déjà vu beaucoup plus déprimé. Ce ne sera rien. Il ira mieux dans quelques semaines.
Que peut-on faire pour le soulager ?
AÏESCHA
Il faut le distraire... l'empêcher de penser... être toujours avec lui.
CLOTILDE
Mais s'il préfère être seul ?
AÏESCHA
Justement : il ne faut pas qu'il soit seul. Il s'absorbe, il somnole : c'est très mauvais. Suivez-le à son bureau ; promenez-vous avec lui. Et surtout, témoignez-lui de l'affection. Soyez tendre : vous lui ferez du bien. Il m'a semblé que vous étiez parfois