ACTE I . IK'J
FANÈRES
Votre technique n'est pas en cause.
Alors ?
FANÈRES, troublé.
C'est l'esprit, c'est l'inspiration même de l'œuvre qui m'a bouleversé. Il faut vous sauver de vousmême, mon ami.
SARTERRE, avcc uîie gaîlé forcée.
Diable! Est-ce que je suis en perdition?
FAXÈRES
Peut-être. Votre symphonie, ce n'est que de la fièvre, du désir et de l'ivresse. Il faut qu'un artiste exprime autre chose.
SARTERRE
Quoi donc ? Vous le savez ?
FANÈRES
Les sentiments humains, tout simplement. Sa pitié, sa douleur, son amour inquiet d'un infini quelconque. Toute grande œuvre est pétrie de ce pain-là.
SARTERRE, plus doiicenienl.
Et si je n'ai plus de sentiments humains ? Si j'ai fait la place nette ? Si la joie passe à travers moi, comme le soleil à travers un arbuste ?
FANÈRES
Il est plus difficile que vous ne pensez de supprimer ainsi le meilleur de soi-même.
Le meilleur? Ah, non î Cette fatalité de souffrance et d'inquiétude que vous chérissez... elle étouffe les artistes de notre temps! Ma plus belle victoire est de l'avoir rejetée.
FANÈRES
Si vraiment vous l'aviez rejetée, je vous plaindrais, mon ami. Car alors, votre œuvre serait incapable de faire pleurer les hommes.
SARTERRE
Oh, je les méprise trop pour chercher à les émouvoir. J'aimerais mieux être une bête au fond des bois que de leur ressembler. Voyons, Fanères, est-il possible que vous ne compreniez pas l'allégement merveilleux que j'éprouve ? Je suis libre, entendez-vous?... Echappé de prison ! Libre des hommes ! Libre comme un requin dans le Pacifique !
FANÈRES
Le cœur des hommes n'est pas une prison.
SARTERRE, âprement.
Pour moi, c'en est une. D'ailleurs, je ne mets pas en musique les battements de vos cœurs dégénérés ! Je chante une vie qui n'est pas la vôtre. Une vie plus vaste ! Celle de la nature.
FANÈRES, avec émotion,
La nature entière est moins vaste et moins profonde que la souffrance de l'être le plus misérable.