‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 131 sur 186 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

VERA

Tu es gai, toi. Tu es toujours gai

SARTERRE

Le Vieux est gentil, en ce moment.

VERA

Le mal que tu as fait, tu n'y penses jamais, n'est-ce pas?

SARTERRE

Ai-je fait du mal à quelqu'un ?

VERA

A tous ceux qui t'approchent... Cette fillette italienne que la Fallsberg t'a amenée un soir et qui pleurait, qui ne voulait pas... tu l'as oubliée en deux heures. Moi, j'y pense encore, la nuit, quand je m'éveille... Tu es comme un enfant, ou comme un animal.

SARTERRE

La comparaison ne m'olfense pas.

VERA

Tu as complètement perdu la notion des différences. Tu m'as prise comme tu prends chaque fille qu'on t'amène. Pour toi, les femmes ne sont plus des personnes vivantes, mais des objets de chair, aussi semblables que des quartiers de viande à Tétai d'un boucher. Si l'une te résiste, tu ne la brutalises pas, tu ne la regrettes pas; tu en prends une autre, parce que c'est, pour toi, la même chose.

une chose à cheveux blonds ou noirs. Tu ne distingues pas plus ies corps que les âmes. Dans ton souvenir, les femmes sont comme un troupeau de bétail ou comme une tribu de nègres. Elles n'ont pas de noms. Elles ne sont même plus les Fann}-^, les Carmen, les Marcelle des maisons publiques. Ce sont à peine des corps distincts. La femelle, pour toi, c'est un goufïre uniforme, un élément dans lequel tu te plonges, sans plus identifier ces vagues de peau que le nageur n'identifie les lames qu'il affronte. Tu ne m'as pas aimée une heure. Je n'ai été, pour toi, qu'un des mille fantômes de la chose que tu cherches. Dès la première nuit, tu m'as atteinte et souillée au delà de ma chair. Un désir plus profond que le désir demeurait en toi, inapaisé... Tu me faisais boire... boire... J'ai roulé sur le plancher de cette auberge de campagne où tu m'avais conduite. Et au jour, quand, le visage blême et les jambes tremblantes, je me suis approchée de la fenêtre derrière laquelle m'attendait cette merveilleuse matinée de printemps, toute dorée de soleil et de chants d'oiseaux, tu me regardais sans pitié, sans tendresse, sans méchanceté non plus, comme regardent les morts. Ah ils seront doux, ils seront nobles, nos souvenirs d'amour I

SARTERRE

Tu n'es pas faite pour les amours nobles. VER A, irritée.

Je suis peut-être faite pour la vie que je mène, depuis que tu m'as obligée à quitter ta femme ?

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