ACTE II
SARTERRE
Peut-être.
VERA
C'est charmant, la pension de la rue Berthollet, avec son odeur d'égout.
SARTERRE
Tu trouves que tout sent mauvais. Moi, je n'y ai rien flairé d'extraordinaire, dans cette pension.
VERA
Je crois bien. Tu n'y es jamais. Tu m'y oublies pendant des semaines. Qu'est-ce que ça peut te faire, que j'y suffoque de puanteur et d^ennui ?
SARTERRE
Change de pension. Je te l'ai déjà proposé. VERA, avec dégoût.
Faire les malles... M'habituer à des têtes nouvelles... Des gens qui me regarderont comme un animal tombé d'une planète, merci!
Alors, de quoi te plains-tu?
VERA
Je ne me plaindrais pas, si tu étais autre avec moi.
SARTERRE
Autre ?
VERA
Moînsglacialementcurieux. Je te connais. Tu me
montres l'opîum que tu as rapporté d'Asie, pour observer comment je finirai par céder à la drogue. Tu veux savoir comment je supporterai les humiliations. Tu me mêles à des orgies pour me voir ivre, à moitié déshabillée, confondue avec des corps à vingt francs. Ça te fait du bien. Ça t'apaise. Et quand tu t'imagines que ma raison m'abandonne, tu es presque heureux. Voilà ce qu'il te faut : assister à ma destruction. Les jours où mon mal me domine, où la peur et l'angoisse me poursuivent, tu me regardes, tu attends. On dirait que tu te nourris de ma maladie.
SARTERRE
Peut-être... De même que la chair réclame certaines caresses déraisonnables, de même, l'esprit a besoin de pensées et de visions cruelles, sans logique. Tu es la luxure de mon esprit.
VERA
Assassin I
SARTERRE
Beaucoup de créateurs sont des assassins. On ne peut pas créer sans détruire. C'est avec la mort qu'on fait de la vie.
VERA
Comment peux-tu créer encore ? Je ne le comprends pas, car tu es mort aux choses humaines.
SARTERRE
C'est vrai.