‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 132 sur 186 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

SARTERRE

Peut-être.

VERA

C'est charmant, la pension de la rue Berthollet, avec son odeur d'égout.

SARTERRE

Tu trouves que tout sent mauvais. Moi, je n'y ai rien flairé d'extraordinaire, dans cette pension.

VERA

Je crois bien. Tu n'y es jamais. Tu m'y oublies pendant des semaines. Qu'est-ce que ça peut te faire, que j'y suffoque de puanteur et d^ennui ?

SARTERRE

Change de pension. Je te l'ai déjà proposé. VERA, avec dégoût.

Faire les malles... M'habituer à des têtes nouvelles... Des gens qui me regarderont comme un animal tombé d'une planète, merci!

Alors, de quoi te plains-tu?

VERA

Je ne me plaindrais pas, si tu étais autre avec moi.

SARTERRE

Autre ?

VERA

Moînsglacialementcurieux. Je te connais. Tu me

montres l'opîum que tu as rapporté d'Asie, pour observer comment je finirai par céder à la drogue. Tu veux savoir comment je supporterai les humiliations. Tu me mêles à des orgies pour me voir ivre, à moitié déshabillée, confondue avec des corps à vingt francs. Ça te fait du bien. Ça t'apaise. Et quand tu t'imagines que ma raison m'abandonne, tu es presque heureux. Voilà ce qu'il te faut : assister à ma destruction. Les jours où mon mal me domine, où la peur et l'angoisse me poursuivent, tu me regardes, tu attends. On dirait que tu te nourris de ma maladie.

SARTERRE

Peut-être... De même que la chair réclame certaines caresses déraisonnables, de même, l'esprit a besoin de pensées et de visions cruelles, sans logique. Tu es la luxure de mon esprit.

VERA

Assassin I

SARTERRE

Beaucoup de créateurs sont des assassins. On ne peut pas créer sans détruire. C'est avec la mort qu'on fait de la vie.

VERA

Comment peux-tu créer encore ? Je ne le comprends pas, car tu es mort aux choses humaines.

SARTERRE

C'est vrai.

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