‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 147 sur 186 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

THÉRÈSE, violemment.

Alors, tu t'imagines que cette ordure est nécessaire à ton œuvre ?

SARTERRE

Oui. Je le crois à présent. Tu es venue fouiller dans ma conscience. La vérité que tu as mise au jour te révolte. Elle n'en est pas moins la vérité.

THÉRÈSE

Une vérité commode î Quand on ne veut pas lutter contre son désir, on dit que son pouvoir d'artiste en dépend.

SARTERRE

C'est la même chose. Ce n'est pas dans la froideur du rêve ou du recueillement, que les idées me viennent : c'est pendant les heures amères de Tattente ou de la poursuite. Oui, quand la nuit, je bats les trottoirs, aux places que fréquentent les filles, passant et repassant dans les ruelles chaudes, c'est alors que Tidée tombe sur moi! Elle se mêle à mon désir... Elle devient, elle est mon désir. Et quand je me relève enfin de quelque lit malpropre, c'est elle, c'est elle seule qui subsiste et m'emplit.

THÉRÈSE

Tu es comme Tivrogne qui prétend tirer sa force de son poison. C'est le même mensonge, la même illusion.

238 UPsE VIE SECRETE

SARTERRE

Et mon œuvre, est-elle un mensonge? une illusion ?

THÉRÈSE

Elle serait plus belle encore, sans ces folies.

SARTERRE

Je dis qu'elle ne serait pas î Ma symphonie... je sais maintenant, grâce à toi, de quel mystère elle est née... C'était là-bas, au Laos. Je remontais la vallée du Youmadong, avec de Bronte... et à chaque étape, des corps bruns s^offraient à nous. Un désir acharné était en moi. Et ce désir qu'aucune étreinte ne lassait, que le poids du soleil n'abattait pas, que le feu de la fièvre ne consumait pas, c'était un désir créateur! Oui, dans la sueur de ces corps inconnus, dans leurs tresses noires parfumées de santal, sous le fardeau de leurs chairs d'ambre, j'ai été saisi, dominé, emporté par mon art !... Rien de pareil n'avait encore chanté en moi ! Rien d'aussi libre, d'aussi brûlant, d'aussi furieux !

THÉRÈSE, avec effroi.

Tais-toi.

SARTERRE, violemmenl.

C'est de ça que mon œuvre est sortie î Que tu le veuilles ou non, tout ce que tu as aimé dans ma musique, tu en connais maintenant la source. Il n'y a pas de boue, il n'y a pas d'ordure. Les charniers sont féconds et c'est le ciel qui est stérile !

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