ACTE II
Alors, tu mentais, autrefois, en disant que c'était notre amour qui t'inspirait?
SARTERRE
Il m'a inspiré. Mais, si je m'étais enfermé en lui, j'aurais cessé de créer. Ma loi n'est plus l'amour, c'est le désir. C'est celle qui mène les mondes l'un vers l'autre. (Un temps. A voix basse,) L'autre nuit, je revenais à la maison, allongé dans un fiacre. Au-dessus de ma tête, tout le grand ciel funèbre roulait avec moi, le long des avenues... Je me disais : ces millions d'étoiles, ces terres brûlantes ou refroidies en poursuite à travers ce drap noir, leur loi n'est pas l'amour, mais le désir. Il n'y a pas d'amour, pour les terres, les eaux et les vapeurs...
THÉRÈSE
Qu'en sais-tu ?
SARTERRE
Il n'}' a que le désir, un désir éternel de s'approcher, de s'étreindre et de se détruire.
THÉRÈSE
De se détruire, tu l'as dit.
SARTERRE, avcc UTie gaîlé brusque.
Peuh ! La débauche ne me détruit pas : elle fixe mon poids et me remplace les haltères.
THÉRÈSE
Encore dix ans de la vie que tu mènes et tu ne pourras plus produire!
Dix ans, soit ! Je n'en demande pas d'autre.
THÉRÈSE, lui prenant les mains avec émotion.
Mais il n'y a pas que ton œuvre!... Il y a l'être vivant, l'homme fait de chair et d'âme, qui n'a pas le droit de se supprimer !
SARTERRE
Moi ? Ma carcasse ? Est-ce que ça compte ?
THÉRÈSE
Ah, c'est cette force tournée contre toi-même, qui m'épouvante !
SARTERRE, baS.
La seule que je redoute, c'est la tienne, celle dont tu as essayé d'user contre mon œuvre, celle qui s'attaque maintenant à ma vie.
THÉRÈSE
Tu as peur de cette force-là?
SARTERRE
Quelquefois.
THÉRÈSE, vivement.
Eh bien, c'est que tu as besoin d'elle, c'est que tu l'attends.