ACTE III
blagues posthumes, c'est excellent pour un auteur... et pour son éditeur.
SARTERRE
C'est possible. Mais je préfère couler mes épaves.
MAHÉ, sénile.
Vous êtes trop sévère. Laissez donc jaillir l'inspiration. Regardez Massenet : chaque lois qu'il avait besoin de cinq cents francs, il m'apportait sa petite mélodie. Il avait fait ça le matin, en prenant son café au lait. C'était charmant. Et ça se vendait ! Vous autres, vous êtes des bourreaux, pour vousmêmes et pour le public. Pas étonnant que votre musique soit désagréable. Voilà vingt ans que je ne comprends plus ce que j'édite... C'est triste... pour un éditeur. Allons, mettez-vous au travail et écrivez-moi une suite pour piano... pas trop difficile.
SARTERRE
Je ne travaille pas sur commande.
MAHÉ, 1res inquiet.
Savez-vous bien que vous donnez raison à ceux qui doutent de vous? {GeslecT indifférence de Sarlerre.) Je ne peux pourtant pas laisser dire dans mon magasin, — comme c'est arrivé hier, — que Michel Sarterre est un homme fini.
SARTERRE
Laissez-le dire.
MAHÉ
Ah, non, non. Je veux pouvoir répondre. Ditesmoi du moins ce que je dois répondre.
SARTERRE, avec Une fausse assurance.
Vous pouvez répondre... qu^un novateur doit aller toujours de l'avant et périr plutôt que de se répéter. J'étais en avance sur mon époque. Mon époque m^a rattrapé, puisqu'elle me comprend, me plagie et me guette. Il faut que je reprenne du champ. J^ai besoin de me créer un langage tout neuf. S'il est pénible de ne pas être compris, il est plus pénible de l'être. Une seule chose est bonne : se sentir Favenir, menaçant, redouté, scandaleux. Quant à la satisfaction d'être le présent, aimable et flagorné^ merci !... Je n^écris pas encore la musique qu'il faudrait écrire.
(Un silence pendant lequel on entend sonner.)
MAHÉ, après avoir réfléchi.
Ce n'est pas une réponse. (Sar terre hausse les épaules.) Tous les mêmes, ces grands artistes. Et Dieu sait si j^en ai connus ! Pas de volonté, pas d'équilibre. Au lieu de travailler, ils boivent, ils tombent dans la crapule et ils perdent leur talent. L'éditeur court trop de risques avec ces gaillardslà. Oui, il ne devrait jamais publier que les médiocres. (Sarlerre rit.) Si je n'av^ais lancé que des génies, il y a longtemps que je serais sur la paille. (A la porte.) Heureusement qu'ils sont rares, les génies î
(Il sort à droite, reconduit par Sarlerre, qui
rentre aussitôt, traverse le salon et passe
dans son cabinet de travail.)