ACTE I
JORAS, désignant son chaleL
Je vous ai déjà donné à contempler la plus riche construction de la vallée, mon chalet î... Et je m'en vais vous faire voir un parc avecdes arbres de toute espèce... et une volière î... Et puis, vous verrez tous les jours un homme intelligent, un homme qui a fait fortune par son travail. C't'homme-là, faudra que vous le respectiez î... Je veux être respecté, moi !
LE GRAND-PÈRE
Nous ne respectons point qui nous ne connaissons point.
JORAS
Vous ne me connaissez pas ?
JEANNE
Nous ne savons pas ce que t'as fait, depuis trente ans.
JORAS
J'ai fait tous les métiers... et je m'en vante î J'ai conduit des trains de bois, brûlé des forêts, gardé le bétail... Pas des trois ou quatre vaches, comme vous autres, mais des cinq à six mille têtes... Et quand l'argent est venu, j'ai acheté des troupeaux, je m'ai fait bâtir un palais et j'ai couché dans des draps de soie, avec des soldats de planton sous mes fenêtres !... Et quand il pleuvait, je leur criais : (( Soldats, ne bougez pas I » Et ils restaient là toute la nuit, à veiller sur ma personne !
JEA^^E, gouailleuse.
T'étais donc quèque chose comme un roi ?
JORAS
J'en étais un !
JEANNE, même jeu.
Alors, ta fille, c'est une princesse? Dommage qu'on connaisse pas sa mère !
JORAS
Elle est morte, la pauvre créature ! Mais si le bon Dieu me l'avait conservée, vous auriez vu ce que c'est qu'une grande dame I
JEANNE
Etait-elle jaune ou noire, ta grande dame ?
JORAS
Elle était blanche, vieille bique, plus blanche que ton vieux cuir, tu peux me croire ! Elle avait des robes de dentelle, de brocart, de satin, des bijoux, des perles fines grosses comme mon œil ! C'était une comtesse espagnole. Quand elle se promenait dans les rues, y avait deux négrillons qui lui portaient sa traîne* et un troisième qui lui chassait les mouches I V'ià ce qu'elle était, ma femme !
JEANNE
Tu nous en contes, Joras.
JORAS
Vous ne me croyez point ?
JEANNE
Si t'étais un roi, t'aurais pas quitté ton royaume.