ACTE I
JORAS
Oh! mais je discute pas avec vous autres!... Faudra bien que vous me rendiez honneur, le jour où je marierai ma fille au seigneur de Valsorenche. Car c'est pour ça que je suis revenu; c'est pas pour voir blanchir tes crins, c'est pour établir mon enfant I
JEANNE
Le seigneur de Valsorenche ne voudra point de la fille d'un émigré... Il ne voudra point d'une étrangère !
JORAS
Une étrangère ? Et après ? Vaut mieux être né aux Amériques et avoir l'instruction qu'elle a, que d'avoir poussé sur votre fumier et de pourrir dans l'ignorance.
JEANNE
Y ne voudra pas d'une fille sans mère ; j'en voudrais point pour un de mes gars I
JORAS, riant.
Que malheur pour elle !
JEANNE
Ris pas, JorasI... Ta fille pense guère au seigneur de Valsorenche, ast'heurel Elle est restée plus d'une heure à jaser près du torrent avec mon Pierre.
JORAS, furieux,
Q'est-ce que t'as dit ?
JEANNE
Je dis que ta chèvre suit mon bouc I
JORAS
Ah, charoupial Je vas te rentrer tes menteries dansla gueule !
JEANNE
Questionne d'abord ta Claire, vieux toqué ! Et dis-toi bien que jamais mon fiou n'y passera l'annel I On ne veut point se gâter le sang, dans notre famille !
JORAS, éclaianl.
Ah ! il est propre, votre sang, tas de pouercs ! On sait comme vous vivez î On sait que les dimanches soir, vous vous saoulez à mort... et que vous roulez sous la table en éteignant les chandelles... et que vous faites l'amour ensemble comme des bêtes! On sait ça !... C't'Innocente que v'ià, on sait bien de quel sang elle est!... Elle est du tien, vieille singesseî Quel père y as-tu donné, dis ?... Le saistu toi-même ? C'est-y un vieux ? C'est-y un jeune? {Désignant le grand-père.) C'est-y celui-là ?... C'est-y un autre ?
LE GRAND-PÈRE, deboul, à Jeanne.
Mon fusil 1... Va me quérir mon fusil I
JEANNE, à Joras, le menaçant.
Autant de paroles, autant de trous dans ta peau, faiseux de mensonges !