ACTE n
PIERRE, lendremenl.
Comment veux-tu que je te quitte ?
CLAIRE
J'ai entendu partir l'autre caravane... Et j'ai compris que ton frère était en colère... J'avais peur que tu ne le suives.
PIERRE
Crains rien.
CLAIRE
Il ne faut pas que tu retournes à la Dent Rouge, Pierre. C'est trop dangereux. Je n'ai pas fermé l'œil, à l'idée que tu risquais ta vie sur ces pentes de glace... Toute la nuit, j'ai compté les chutes de pierre. Quels grondements I Et si près... on aurait dit qu'elles allaient emporter la cabane I C'est sinistre, cette espèce de râclement qu'elles font. C'est comme si la montagne toussait. Dis, Pierre, dis que tu n'iras plus là-haut !
PIERRE
Plus jamais ?
CLAIRE
Plus jamais !
PIERRE, troublé, malheureux.
Avant toi, cette montagne-là, vois-tu, c'était toute ma vie...
CLAIRE, suppliante.
Je serais malade d'inquiétude... Promets-moi d'y renoncer !
PIERRE, résigné.
Je ne causerai point de chagrin à celle que j'aime.
(Une lueur rouge se répand sur les neiges.)
CLAIRE
C'est juré ?
PIERRE
Juré !... Ah, si l'on m'avait dit qu'une femme aurait pu me tirer un serment pareil, je ne l'aurais point cru... (Près de la fenêtre], désignant la monîagne.) Voilà dix ans que je me battais avec cette gueuse... Ast'heure, elle se gausse de moi... Il est dur de la voir rire, avec sa tète de pierre toute seule au mitant du ciel et de penser que jamais plus on ne sera pendu à ces épaules-là !
Elle m'épouvante ! Moi qui n'ai vu que des plaines dans ma vie, je cherche toujours le sommet plus bas qu'il n'est... Et quand je mesure ces précipices, la tête me tourne, comme si j'étais au-dessus du vide... Merci, Pierre.
PIERRE
Tu sais bien que je t'appartiens comme une chose et que si tu me demandais mon âme pour la jeter dans la gueule du diable, je ne saurais pas te la refuser. (On entend, dans le lointain, la chanson de la caravane. Ils quittent la fenêtre. Il fait grand jour. Les cimes scintillent maintenant au