ACTE III
LE VIEUX RALUD
Une histoire vraie... Je vas vous dire comment mon grand-père a vu la Mort Incarnée...
JEANNE, aux jeunes filles qui rient. Taisez-vous donc. L'ancien va conter.
LE VIEUX RALUD
Y a un siècle, c'était le bon temps. Nos vieux connaissaient pas la maladie. L'Diable les prenait à cent ans passés, jamais avant... Un soir d'hiver, à la pleine lune, mon grand-père guettait cuire la soupe au coin de son feu, quand il crut entendre marcher autour du chalet... C'étaient des drôles de pas... Ça rôdait adroite, à gauche... Ça s'éloignait, ça se rapprochait... Le vieux allait prendre son fusil, quand on frappe à la vitre et y voit une tête de femme qui le regardait... C'était une jeunesse, enroulée dans des châles de toutes couleurs, comme les mécréantes... La peau brune... des grands yeux de bohémienne... et elle se plaignait dans son patois... elle geignait à fendre le cœur I... « Qui étesvous? qu'il demande; qu'est-ce que vous voulez ? » Elle gratte à la vitre avec des mines de prière... II ouvre la fenêtre... Alors, elle étend le bras, elle secoue dans la pièce un grand lambiau d'étoffe rouge et elle s'ensauve encourant... Mon vieux fit le signe de croix, puis se coucha sans savoir que penser... Mais le lendemain, vers le soir, v'ià qu'il fut pris d'une grande fièvre... La langue y renfla plein la gueule... Y se fit bleu comme une charogne... et y
creva deux jours après... parce qu'il avait vu la
Mort Incarnée !
(A ce moment, on entend frapper à la fenêtre; en même temps, apparaît au dehors, contre la vitre, une lanterne, éclairant la face hideuse du Bienheureux.)
CLAIRE, avec un cri sourd, désignant l'apparition.
Là !... Là !... Regardez !
(Les femmes se lèvent, les jeunes filles étouf^ fent des cris d'effroi, Prat et Ribiers marchent vers l'apparition,)
LA VIEILLE RALUD, terrifiée.
Qu'est-ce que c'est ?
LA VIEILLE JACQUEROD, sc signant, et LA MÈRE GAILLARD, ensemble,
La vieille Jacquerod : C'est elle !
La mère Gaillard: C'est la Mort Incarnée !
LA VIEILLE RALUD
Jésus-Maria I
AMÉ
C'est le Bienheureux... tout simplement!
PRAT et RiRiERS, ensemble,
Prat : Ouai, parbleu î
Ribiers : C'est-y toi. Bienheureux ?
LE VIEUX RALUD, lui ouvrant.
Entre donc par la porte, sacré toqua !