‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 80 sur 186 · ACTE n · texte numérisé non relu

ACTE n

LE CLRÉ

Ils VOUS traitent en maudite, en paria...

CLAIRE

Comme fut traitée ma mère.

LE CURÉ

Ils vous accusent d'être une sorcière et vous parlez de vos torts?

CLAIRE

On ne peut nier que j'ai fait le mal ici... Pas celui qu^ils me reprochent, évidemment, mais un autre mal que je ne comprends guère moi-même... Ils ne mentent pas tout à fait, quand ils disent que j^ai la puissance.

LE CURÉ

Quelle puissance, ma pauvre enfant?

CLAIRE

Je ne sais... une puissance triste... qui fait le soleil moins clair, l'herbe moins verte, qui gâte la rie. Et pour de méchantes pensées, j'en ai eu, monsieur le curé, de plus méchantes peut-être que les leurs.

LE CURÉ

Il n'y a pas de quoi vous accuser. Quand on songe à ce que vous avez enduré dans cette tanière!

CLAIRE

Vous disiez : « La voilà matée. » Aujourd'hui, c'est vrai, mais cet hiver encore, mon âme roulait

plus de cailloux que le torrent. Une nuit, tenez, celle où Pierre m'a battue, j^étais si furieuse et humiliée que quelque chose en moi souhaitait sa mort. Une autre pensait par ma tête. Moitié rageant, moitié rêvant, je voulais qu'il retourne à la montagne... « Vas-y... vas-y donc!... et qu^un malheur t^arriveî... Vas-y. » C'était comme une voix que je ne pouvais pas faire taire. Je le voyais glisser sur l'arête et tomber jusqu^à la glace verte qui est près des grands séracs. Croyez-vous que les sorcières, les vraies, celles qu'on brûlait dans les vieux temps, étaient beaucoup plus coupables que je ne le fus cette nuit-là? Moi, je n^en suis pas sûre... C'est du malheur que sort la méchanceté... et voyez-vous, monsieur le curé, on ne peut pas éviter le malheur, nila méchanceté... à moins d^être comme cette Innocente. {Entendant son nom, Vlnnocenle va vers Claire qui la caresse.) Est-ce que tu es bonne, l'Innocente ? Est-ce que tu es heureuse ? (L'enfant fait signe que oui.) As-tu envie de quelque chose?... Voudrais-tu être ailleurs? (Elle fait signe que non, effarée, prête à pleurer.) C^est bien. Ne pleure pas, va jouer. (L'enfant rit et retourne jouer.) Voilà le bonheur, monsieur le curé... Une Innocente est plus heureuse que vous, les bêtes sont plus heureuses qu^une Innocente... les plantes plus heureuses que les bêtes... et les morts plus heureux que tout !

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