‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 129 sur 138 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

PRÉFAILLES, balbulianl.

Je croyais... que vous aviez démissionné... Raison de santé.

ROUGÉ

Non... Ils m'ont chassé, prétendant que l'alcool me faisait perdre la tête!... Je crois vous en avoir assez dit pour vous faire deviner quelle a été ma vie, depuis quinze ans.

PRÉFAILLES

Une vie de vengeance, n'est-ce pas ?

ROUGÉ

Ce ne fut pas précisément de la vengeance... J'avais subi un profond retournement de toute ma nature... Ces deux années d'injustice avaient mis en moi l'amour et la volonté de l'injustice. Je ne compris pas, d'abord, pourquoi j'entrai dans l'administration. Je le sais, aujourd'hui. Ce fut pour appliquer la loi que j'avais subie... Pour disposer d'une parcelle d'autorité, pour pouvoir faire le mal injustement. Vengeance ? Non pas. Je me serais vengé sur vous... et j'avais dépassé la haine d'un homme. C'était quelque chose de plus fort que la vengeance... A chaque punition que j'infligeais, c'était comme une détente furieuse, une décharge de tout mon être... Eh bien, j'ai vécu pour ces spasmes de l'âme. Je me suis nourri de ces réserves de force mauvaise. J'y ai trouvé les délices les plus sombres, les seules délices de mon existence. Vous savez, maintenant, pourquoi j'ai châtié Maélik. ( Un silence. Pré failles se lait, le visuge dans les mains.) A mon tour de savoir. Pourquoi m'âvez-vous torturé?

PRÉFAILLES, cherchaiil sa pensée. Je n'étais pas un homme cruel. Non. Mes administrés me trouvaient juste. Rien de ce qui m'approchait n'avait à souffrir de moi. Mais j'étais un homme jeune et enivré de sa jeunesse... Je crois que ce fut une plaisanterie féroce, une farce, que les circonstances rendirent abominable. {Un silence.) Ou alors, l'Afrique, peut-être. Il y en a que ce pays attaque dès les premières semaines. Cette coulée de jours vides, nécessairement pareils, embrasés d'une même flamme... Voilà ce qui nous perd... Au milieu de ce désert, un vent de rage vous tord brusquement... Faire soufifrir. Il faut faire souffrir ! On ne raisonne plus, on ne pense plus... Cette obscurité dont vous parliez, l'obscurité de la trop grande lumière, vous en empêche... Des ténèbres de feu vous aveuglent. A qui, à quoi se raccrocher, quand seule, la bestiale grimace noire nous environne ? Et qui sait même si ce n'est pas l'âme noire qui nous souffle ses obsessions ? Par moments, on se sent animé des volontés absurdes que les nègres prêtent à leurs fétiches. On dirait que l'idée diabolique de choisir le plus déshérité, le plus perdu de mes compatriotes et de le persécuter, me fut dictée par un de leurs informes génies. Quel cauchemar !

ROUGÉ, à mi-voix.

Non, non, pas un cauchemar, mais la très dure, la très juste réalité.

PRÉFAILLES

Cauchemar ou réalité, j'en suis sorti transformé. Toute votre existence, disiez-vous, a pivoté sur

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