‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 20 sur 138 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

quitter sont maladroits, négligents. {Réprimant un sanglot.) Ça ne vaut plus la peine, de bien mentir!

l'homme, souriant.

La souffrance n'obscurcit pas ton jugement.

LAURE

J'aime mieux tes sarcasmes que tes inventions hypocrites. Je suis digne de la vérité.

l'homme Oui. Mais serais-tu capable de la supporter ?

LAURE

Essaie.

l'homme, avec une cruauté mesurée.

Elle tient en un mot : détachement. L'homme qui aime une femme lui superpose toujours un fantôme. Un jour vient où ce fantôme disparaît et fait place à un autre fantôme, que Thomme appelle réalité. Mais ce fantôme-là n'a plus rien des séductions de l'autre. Il entoure le corps moins désiré d'un voile de froideur et d'ennui... Il accuse une lourdeur des joues, un pli de la bouche... Peut-être ces défauts ne sont-ils pas plus réels que les prestiges disparus ; ils s'imposent pourtant avec l'apparence de réalités indiscutables... La lumière semblait diminuer sur tes formes et tes pensées... Tu devenais un paysage qui s'attriste... J'ai tenté de conjurer ces magies contraires. J'ai voulu retrouver le spectre enivrant de nos premières semaines. Mon imagination ne m'obéissait plus... Quelque chose en moi s'opposait à cette résurrection. Et mes rêves étaient là, pour me faire constater comme au ther-

momètre l'approche inévitable de l'hiver des désirs. Une nuit, je me suis vu, descendant un épais fleuve brun... et, dans le sillage du bateau, une bête morte qui devait être toi roulait sur elle-même, avant de disparaître. Jusque dans les chambres secrètes de ma conscience, je t'effaçais de ma vie. Voilà la vérité.

(Un silence.)

LAURE, bas.

Ce n'est pas tout à fait sans raison que tuas cessé de me désirer... Les défauts, les changements que tu relèves sur mon corps et mon visage, comme un géographe sur une carte... ils ne sont pas imaginaires. L'amour seul aurait pu t'empêcher de les voir. N'aimant pas, il était fatal qu'ils t^apparussent. (Le regardant.) Moi aussi, j'ai ma vérité à dire... Une vérité sans cris, sans remède... Ne trouves-tu^ pas que j'ai vieilli singulièrement vite.

l'homme Si.

LAURE

J'ai vingt-cinq ans, depuis un mois. J'en parais trente-cinq. Tu ne sais pas pourquoi ?

l'homme Non.

LAURE

Il m'est arrivé quelque chose. Je parle d'une souffrance infligée par toi. Une souffrance telle que toi-même, dans ta force et ta fierté d'homme, tu n'aurais pu la tenir cachée... Te rappelles-tu ce jour de mars où je ne suis pas venue au rendez-vous ?

(Si^nc de lêîe.) J'étais chez un médecin, un inconnu dont j'avais trouvéle nom dans un annuaire... J'avais choisi un quartier pauvre, des rues ou personne des miens ne pouvait me rencontrer. En sortant de chez lui, je dus entrer dans un café pour boire un verre d'eau-de-vie. Cet homme venait de m'apprendre que j'étais enceinte. J'avais tout de suite compris que l'enfant ne devait pas naître. Tu sais comment nous vivons... La chambre de maman contiguë à la mienne... Je n'ose même pas y cacher mes lettres... Impossible de m'absenter un seul jour... et personne à qui me confier.

l'homme, irrité.

Comment? Personne!

LAURE, avec une sévérilé calme.

Je savais qu'en te parlant, j'avançais de plusieurs mois l'heure qui a sonné aujourd'hui. (// hausse les épaules. Elle continue.) Il fallait voir une sage-femme. J'en découvris une, toujours dans un quartier pauvre, au hasard des enseignes. La sienne portait une coquille d'œuf, d'où jaillissait un poupon rose! Je ne sais pourquoi cette image ridicule décida de mon choix. Oh, l'accoucheuse me comprit tout de suite et commença son travail le soir même. Je dus retourner jour après jour à l'enseigne du poupon sortant de l'œuf... D'ailleurs, j'acceptais ma grande souffrance parce que tu en étais la cause ; je la chérissais, comme une volupté nouvelle que tu m'aurais apprise. C^est l'avorleuse que je haïssais. Je ne pouvais plus voir ses instruments sans être prise de trem-

blements nerveux. J'avais envie de lui crever les yeux avec ses aiguilles ! Enfin, un matin que j'étais couchée, attendant le sommeil ou la mort, je fus délivrée... J'ai touché cette chose, à moitié décapitée par les sondes... Et devant ce petit corps aux doigts déjà formés, j'ai oublié mon martyre pour pleurer sur mon crime! Je l'aimais, je l'aimais déjà ! Je le lavais, je l^enveloppais, comme s'il avait dû vivre... (Elle pleure,) Je l'ai brûlé dans la cheminée, sur le feu de charbon... Je l'ai entendu se consumer... (Elle sanglote,)

l'homme Ma pauvre Laure.

LAURE

Non, pas cela, je t'en prie ! C'est trop humiliant I Pas les mots de la pitié, quand tu n'éprouves que l'ennui.

l'homme Moi?

laure

Tu as touché ta montre à deux reprises en m'écoutant. Sois tranquille, j'ai fini. Je ne t'ai parlé que pour être moins seule dans mon malheur... et je m'y sens bien plus seule qu'avant, parce que tu ne peux pas y être avec moi. (Elle se lève.) Pourquoi les sentiments humains te sont-ils étrangers?

l'homme, bas.

Je ne sais pas.

LAURE

Adieu... Sois prudent, là-bas, en Afrique,.,

l'homme Prudent?

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