‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 21 sur 138 · SIXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

SIXIÈME TABLEAU

Un petit caféy sur une vaste avenue de la rive gauclie. Deux filles, en F une desquelles on reconnaît Alberte, sont assises, chacune derrière une table. Un brouillard opaque roule dans l'avenue et rase la glace que les deux femmes regardent fixement. Des formes de passants émergent de temps en temps du brouillard, jettent un coup d'œil machinal sur les filles éclairées et replongent dans la nuit. Alberte porte un chapeau de couleur crue et ses formes robustes emplissent un médiocre tailleur noir. Sa compagne est une prostituée de brasserie, tapageusemenl accoutrée.

Lx\ FILLE

Tu y es retournée, ces jours-ci ?

ALBERTE

Oui. Cette fois, je crois qu'il est parti pour de bon. Plus de lumière et les volets toujours fermés.

LA FILLE

N'y pense plus.

ALBERTE

A quoi veux-tu que je pense? (Silence. Un passant se hâte sur Vavenue. La fille se redresse el sourit vaguement. Alberte reste immobile. Elle reprend.) Les premiers temps, je voulais l'assommer. Oh, ce n'est pas le courage qui me manque, ni la force, tu peux me croire. Certains hivers, par chez nous, il y a des loups qui rôdent dans la forêt. On fait des feux devant les chalets pour les effrayer. Une nuit que j'étais seule et que le feu était mort, j'en entendais un gratter et mordre le bas de la porte. Il ne serait pas entré, bien sûr, mais j'étais en colère, de le sentir si hardi. J'ai pris la hache du père, j'ai ouvert et han ! sur la tête d'un grand mâle rouge, tout creusé de famine. Au matin, je l'ai trouvé gelé.

LA FILLE

On ne tue pas un homme comme un loup.

ALBERTE

On tue un homme, quand on veut sa mort et qu'on ne tient plus à la vie qu'il vous a faite. Maïs sa mort ne me suffit pas : c'est son âme que je veux punir.

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