‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 4 sur 138 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

une parole, je l'étreîgnis comme un tronc de mélèze. Son amour sentait le foin et la résine...

l'ami Elle vit seule, là-haut? Ni père, ni frères?

l'homme Les parents sont descendus à la ville pour une semaine.

l'ami

Chiara n'a pas de soupçons?

l'homme

Elle souffre ailleurs.

l'ami

La Polonaise ? La femme du train ?

l'homme Précisément.

l'ami

Tu n'as pas été long à t'en débarrasser, de cellelà!

l'homme, gaîmenl.

Trois minutes. Mais nous n'avions couché que trois fois ensemble ! Quand une dame que vous ignorez vous couve des yeux, en wagon, s'émeut aux larmes chaque fois que le train dépasse un veau réellement jeune ou un filet d'eau réellement bleu, vous presse le bras sous les tunnels, déclare, à l'arrivée, qu'elle descend dans votre hôtel, vous invite à monter dans sa chambre, vous reçoit les cheveux défaits et dénude sa poitrine en vous regardant, que lui doit-on ? Une nuit de caresses paye largement le désir d'une journée. Les anges de l'immédiat ne peuvent prétendre au durable.

l'ami Elle traversait hier la salle à manger, dans une robe de jais et d'or. Elle avait l'air d'une reine qui cherche un trésor égaré.

l'homme Le trésor se gaspillait ailleurs.

L*AMI

Que dirais-tu, si je la consolais?

l'homme Rien. Mais je ne crois pas qu'elle te convienne. Elle est trop femme... Dans l'amour, on cherche vainement son squelette. Les hommes comme nous veulent pressentir dans leur étreinte le support calcaire des différences, le patron identique des sexes.

l'ami Oui, tu me connais.

Nous nous connaissons, Patrice.

l'ami

Sais-tu ce que je pense, parfois? C'est que si je mettais en balance les joies de l'amour et celles de l'amitié, je serais embarrassé pour distinguer les plus précieuses. J'ai l'impression que, sans l'amitié, l'amour ne serait peut-être pas. Si nous n'étions, l'un pour l'autre, un témoin de nos aventures, elles perdraient leur charme et presque leur réalité. Les femmes, qui nous reprocheraient nos confidences comme des trahisons, ne comprendront jamais qu'en nous racontant leurs faiblesses, nous leur

Page 1