ACTE II
ROUGÉ
Prenez garde, monsieur Tadministrateur, le démon du doute vous travaille.
PRÉFAILLES
C''est vrai.
ROUGÉ
C'est un démon puissant, le plus redoutable de ceux que la solitude ait voués à Taffaiblissement des bons blancs.
PRÉFAILLES
A quoi voulez-vous croire, après quinze ans d'Afrique et au sortir de cette étuve ? (// désigne la forêt.) Civilisation? Humanité? Lutte contre la barbarie ? Ce sont des mots tellement plus jeunes que l'haïr où ils résonnent! Là-bas, autour d'un tapis vert, dans les conseils d^administration, ils voulaient dire quelque chose. Ici, devant ces antiques charniers végétaux, ils deviennent aussi obscurs, aussi mystérieux que le cri d^appel de Taranran. Il faudrait pourtant vivre pour ces mots-là... Je conviens qu'il le faudrait. Seulement, nous n^'en sommes plus capables. Ce pays efface tout. Afrique : ça veut dire la Noire, l'Obscurcissante. Le progrès, la bonté, la justice même, pour beaucoup d^entre nous^ ce sont de beaux souvenirs, des souvenirs d^Europe.
ROUGÉ, ricanant.
Oui, Vhnmanilairerie, ça s'évacue ici en même temps que la bile et la muqueuse de l'intestin.
PRÉFAILLES
Oh, ne nous félicitons pas d^avoir perdu notre idéal. Par quoi l'avons-nous remplacé? Par des paroles. Mon porteur... portait (A madame Le Cormier.) Je sens que nous vous chagrinons, Madame.
MADAME LE CORMIER, timide.
Oui, je vais peut-être vous sembler ridicule. Mais, mon mari et moi... nous avons encore la foi.
ROUGÉ, plaisantant.
Je crois bien I J'ai chez moi les deux derniers justes de la terre d'Afrique.
PRÉFAILLES, avec Sympathie.
Kadiéso est votre première résidence?
Non, Monsieur. Nous avons été trois mois dans les marais de l'estuaire.
PRÉFAILLES
Heu... sale pays! Des sauvages qui chassent dans la vase et vivent dans les racines des palétuviers... Des brutes emplumées qui vous lâchent des javelots empoisonnés dans le dos... Comment vous êtes-vous tirés d'affaire ?
MADAME LE CORMIER
Ils sont beaucoup moins féroces qu'ils n^en ont l'air... Au bout d^une semaine, les enfants venaient