‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 99 sur 138 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LES MÊMES, moins L'ALMAMY ROUGÉ

Eh bien?

MAÉLIK

Chef, depuis que tu es dans ce pays, je ne t'ai jamais trompé. C'est moi qui, le premier, avec mes femmes et mes captifs, ai accepté ta justice. L'Almamy te promettait du sel et des charges de caoutchouc, mais il jetait en secret des charognes dans les marigots et t'en apportait l'eau à boire pour que tu meures. Quand je te prêtais mes captifs pour défricher la forêt et planter ton maïs, lui, faisait par ses sorciers, jeter des sorts sur tes buffles... et trois d'entre eux crevèrent. L'Almamy est trompeur comme la vase des marais ; si tu t'appuies sur lui, il t'entraînera au fond.

ROUGÉ

Je sais que par crainte, ou par politique, tu as jusqu'à présent agi loyalement avec nous. Cela ne prouve pas qu'à l'égard de l'Almamy, qui est ton rival, tu n'aies déployé des ruses de caïman.

MAÉLIK

Je te fais serment sur le Coran, sur le nom d'Allahou, que ni moi, ni aucun des miens n'avons touché à ses captives.

ROUGÉ

J'aimerais mieux une petite preuve que de grands serments.

MAEKIK

Je peux te la donner. Les captives n'ont pas été volées, mais vendues.

ROUGÉ

Par qui ? A qui ?

MAÉLIK

Par l'Almamy lui-même, à des marchands d'esclaves. Mais, comme il sait que votre justice interdit le trafic des captifs, il m'accuse de les avoir volées pour détourner tes soupçons. Il a touché cent pièces d'or et dix barres de sel.

ROUGÉ

C'est un bon prix, dont la centième partie suffirait à donner de l'imagination au plus obtus des chasseurs d'éléphants.

MAÉLIK, bouleversé.

Chef, tu ne me crois pas ? Tu penses que c'est moi qui ai volé les captives pour les vendre ? (Silence.) Fais fouiller les coffres de l'Almamy, tu y trouveras l'or et le seL (Silence.) Ou lis seule-

ment dans mon cœur, à la manière des blancs... Tu y trouveras la vérité. (Rougé se tail toujours, regardant Maélik avec un sourire énigniaîique.) J'ai oublié ma ruse natale.

ROUGÉ

Vraiment ? et depuis quand ?

MAÉLIK, avec une douceur qui côtoie l'émotion.

Depuis que les blancs sont venus dans le pays. J'aime les blancs, j'aime leur justice.

ROUGÉ

Ah, tu aimes la justice ?

MAÉLIK

J'aime la justice des blancs.

ROUGÉ

Elle n'est donc pas la même que celle des noirs ?

MAÉLIK

Les noirs n'avaient pas de justice, avant votre arrivée. Quand l'un avait fait tort à l'autre, celuici faisait tort au premier. C'était une vengeance et ce n'était pas la justice. Même ceux qui se croyaient justes ne l'étaient pas. Si un noir devait une somme qu'il ne pouvait payer... il offrait à son créancier de jouir de sa femme ou de sa sœur et de le tenir quitte... Et il disait à tous : « Voyez comme je suis juste I » Ce n'était pas la justice.

ROUGÉ, ricanant.

Qu'est-ce donc, la justice ?

MAÉLIK

C'est le regard d'Allahou, dur aux coupables et pacifique aux innocents. C'est quelquefois aussi le regard des blancs.

(// le fixe intensément,)

ROUGÉ, s'enfonçant dans un rêve morbide. Et si un jour... le regard d'Allahou... changeait ?

MAÉLIK

Comment le pourrait-il ?

ROUGÉ

Tu as bien changé, toi qui n'aimais pas lajustice, avant de nous connaître.

MAÉLIK

Je ne suis qu^un homme.

ROUGÉ

Moi aussi. Suppose qu^un jour, le regard des blancs devienne dur aux innocents et pacifique aux coupables... aimerais-tu toujours la justice ?

MAÉLIK

Qui pourrait aimer ce qu^il ne comprend pas ?

ROUGÉ

Si l'injustice devenait la justice ?

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