ACTE I
ANNA
Eh bien, elle raconte qu'elle était hier soir au goëmon, à fourrager dans les flaques, à l'entrée d'une grotte, quand elle vit une personne assise sur une pierre entourée d'eau. Elle se dit : « En voilà une qui a tort de s'attarder à la mer montante. » Elle lui cria de se dépêcher, mais la personne tourna la tête, fit un signe de la main, se laissa glisser en bas de la roche et disparut sous les varechs.
BÉATRICE
Comment, disparut?
ANNA
C'est elle qui le dit. Parce qu'elle pense que ce n'était pas une personne vivante. Elle prétend même, — et voilà ce qu'il vaudrait mieux ne pas répéter, — qu'au moment où la femme s'est retournée, elle a vu son visage trempé d'eau, ses cheveux tout mouillés... (Bas.) et qu'elle a reconnu Mme Carolles.
BÉATRICE, saisie.
Oh, Anna !
ANNA
Il n'y a pas de quoi s'émouvoir, Mademoiselle. C'était quelque ramasseuse de goëmon. Comme si notre dame, qui doit être au ciel depuis un bon mois, avait choisi cette vieille traîne-la-patte pour lui donner de ses nouvelles.
BÉATRICE
Veus n'auriez pas dû la renvoyer. Je l'aurais questionnée.
ANNA
A quoi bon? Il vaut mieux n'en pas trop apprendre sur l'autre vie.
BÉATRICE
Pourquoi ?
ANNA
Je ne sais pas si les morts peuvent se montrer aux vivants. Mais je sais que pas mal de ceux qui ont cru recevoir des messages de leurs défunts ont été les retrouver, au bout de quelques mois.
(Elle sort à droite.) SCÈNE VIII