ACTE I
BÉATRICE
J'aurai fini dans un quart d'heure, monsieur Carolles.
FERNANDE
Allez donc vous coucher, Mademoiselle. Je vous observais pendant le dîner. Vous me faisiez de la peine.
BÉATRICE, instinctivement, touchant son visage. J'étais laide ?
FERNANDE
Vous tombiez de fatigue.
BÉATRICE
Ça se comprend. J'ai passé trois heures les jambes dans l'eau, à ramasser le goëmon avec les femmes de l'île.
Et six autres à éplucher mes manuscrits. (A Fernande.) Dès qu'elle me voit à cette table, elle s'installe dans ce fauteuil.
BÉATRICE, vivement.
C'est tout naturel.
ALBERT, souriant.
Si vous devenez une secrétaire par trop scrupuleuse, Béatrice, il faudra songer à vous renvoyer en Irlande.
BÉATRICE
Oh I Monsieur, j'aimerais mieux retourner dans
ma famille que de ne pas gagner l'argent que je vous coûte I
FERNANDE
Mais il ne faut pas considérer le retour dans sa famille comme une calamité 1
BÉATRICE
Oh ! vous savez, Madame, ça dépend de la famille.
FERNANDE
Que reprochez-vous à vos parents ?
BÉATRICE
Maman m'aime trop... et pas assez.
FERNANDE
Comment cela ?
Elle m'aime environ quinze jours par mois. Pendant ce temps-là, elle me bourre de sucreries, elle m'étouffe sous des châles, elle ne veut pas que je la quitte un instant... Si j'ai envie de courir les bois, ou de danser, ou d'aller voir une amie, elle pleure comme si j'annonçais mon départ pour l'Amérique.
EDOUARD, amusé.
Et les quinze autres jours ?
BÉATRICE, trisle.
Les quinze autres jours... elle me soupçonne